La réalité virtuelle au service de la musique ou comment se retrouver en tête à tête avec Björk, Paul McCartney et Beck

Par Jeff Walsh
- 5 Nov 2015 - 8 min De Lecture
Photo extraite du clip Stonemilker de Björk, tourné en virtualité réelle. Avec l’aimable autorisation de Vrse.works.

Le clip Stonemilker montre Björk sur une plage de l’île de Grótta, à la pointe occidentale de Reykjavik, là où elle a composé ce titre et enregistré la majeure partie de l’album Vulnicura dont il est extrait.

Après le premier couplet, le clip réserve un drôle de tour : Björk sort de l’écran, mais contre toute attente, aucune coupe ne s’ensuit. La chanson se poursuit tandis que le plan reste sur les vagues clapotant paresseusement sur la grève. L’astuce de cette vidéo réalisée avec une caméra à 360 degrés permet à l’utilisateur d’en faire le tour en direct à la recherche de la chanteuse afin de la suivre dans une expérience de réalité virtuelle. Quand par endroits, Björk se multiplie, il doit alors faire un choix et décider ce qu’il veut voir.

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Photo extraite du clip Stonemilker de Björk. Avec l’aimable autorisation de Vrse.works.

« Ce titre raconte un événement extrêmement fort et personnel dans la vie de Björk, explique Tamsin Glasson, productrice exécutive de Vrse.works à l’origine de ce clip. Avec Andrew Thomas Huang [le réalisateur], nous l’avons rencontrée chez elle pour discuter en profondeur de la nature circulaire de la chanson et de la meilleure manière de restituer la nature de ce sentiment. »

La caméra à 360 degrés permet de filmer la prestation de Björk au plus près, à seulement une cinquantaine de centimètres. « Cela nous a paru très naturel d’amarrer cette chanson à cette terre où elle a vu le jour, ajoute-t-elle. »

À force de bouger pour voir où elle se trouve, l’effet vous immerge dans une danse virtuelle avec la chanteuse. Les frontières du clip tendent à disparaître et cèdent la place à une expérience en cours, perpétuel terrain d’exploration, où la même scène ne se reproduit jamais.

Tamsin Glasson confie avoir éprouvé la même impression de présence en regardant le clip de Björk et le témoignage de Decontee Davis, l’héroïne de Waves of Grace. Ce projet de Vrse.works pour l’ONU se sert de la réalité virtuelle pour plonger les responsables et décideurs politiques dans un univers qui révèle les horreurs du virus Ebola.

« J’ai ressenti une immense empathie pour ces deux femmes, et il me semble que l’on ne peut pas faire vibrer cette corde de la compassion de la même façon et avec la même intensité avec un film classique “rectangulaire‌‌” en 2D, déclare-t-elle. Toutes mes réticences et mon incrédulité se sont totalement envolées, et je me suis véritablement immergée dans leurs histoires. Dans les deux cas, la musique sert de guide grâce à un son binaural affiné et améliore le “concert visuel” et contribue à mon impression d’immersion. »

Le clip de Björk « Stonemilker ». Pour le découvrir à 360 degrés, même sans casque de réalité virtuelle, il suffit de cliquer sur les flèches en haut à gauche.

Alors que les utilisations de la réalité virtuelle et les ventes de casques sont sur le point de décoller, il est de plus en plus fréquent d’entendre parler de musiciens qui s’essayent à cette nouvelle technologie, à l’instar de Beck, de Taylor Swift ou même de Paul McCartney. Cette tendance soulève la question de l’influence réciproque que peuvent avoir la réalité virtuelle et la musique, de surcroît à une époque où de moins en moins de gens communient véritablement avec elle. La majorité se contente d’acheter des titres à l’unité, faisant fi du principe d’écouter un album du début à la fin pour en tirer tout son sens.

Dans quelle mesure la réalité virtuelle va-t-elle changer le monde de la musique ? Réponse dans le courant de l’année prochaine avec la mise sur le marché des casques. Cela n’est pas sans rappeler MTV à ses débuts, quand la chaîne ne disposait pas encore d’un vaste catalogue de clips à diffuser. Toutes les 90 minutes, on avait droit à un artiste comme Bryan Adams qui chantait dans une piscine Cuts like a knife, récoltant probablement beaucoup plus d’attention que si MTV avait disposé de centaines de clips concurrents. Cette situation pourrait bien être sur le point de se reproduire.

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« Tout à fait, acquiesce Greg Downing, cofondateur de xRez Studio. Les gens vont se précipiter pour acheter ces casques et vont ensuite se mettre à la recherche de contenus. Les artistes qui auront déjà des choses à proposer peuvent s’attendre à être visionnés en boucle. »

Créateur d’effets visuels pour des blockbusters d’Hollywood, Greg Downing a aussi participé à la conception de l’environnement numérique de l’expérience cinématographique Black Lake, point d’orgue de l’exposition récente de Björk au MoMA de New York. Selon lui, certains artistes comme la chanteuse islandaise et Beck perçoivent tout de suite l’intérêt de la réalité virtuelle et veulent exploiter son potentiel créatif.
« Si vous mettez cette technologie entre les mains d’une artiste comme Björk, elle comprend aussitôt ses spécificités et son potentiel, remarque-t-il. Ce n’était pas de l’opportunisme, du genre “Cela va me permettre d’atteindre un public plus large” ; la réalité virtuelle l’a juste immédiatement séduite et s’est imposée comme une suite logique dans sa carrière artistique. »

Toutefois, il est essentiel que les artistes désireux de se colleter avec la réalité virtuelle soient suffisamment humbles pour admettre leurs lacunes et leur ignorance et sachent s’entourer d’une équipe solide capable de les guider. C’est tout le contraire d’un studio d’enregistrement où ils ont sans doute appris à maîtriser l’équipement audio.

Comme l’explique Brian Pene, directeur de la technologie émergente à Autodesk, qui a aidé la chanteuse à créer son installation Black Lake — mi-salle de cinéma immersive, « mi-grotte islandaise » — « Björk avait une idée de ce qu’elle voulait faire. C’était une chanson très intime et chargée d’émotion, et forcément poignante à l’écoute.

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Björk dans Black Lake.

Ce que nous avons eu tendance à remarquer c’est qu’un artiste qui vient faire appel à nos services ne sait pas toujours ce qui est possible ou réalisable, continue-t-il. Alors, on fait venir des gens pour échanger des idées, et cela se passe ainsi : “– Eh, je veux faire ça, est-ce que c’est faisable ? – Oui, mais dans ce cas, pourquoi ne pas faire ci ou ça ? – Et comment s’y prendre pour augmenter la charge émotionnelle de ce titre ? Etc.” La traduction de son incroyable vision résulte d’un travail collectif. Après tout, c’est une chanson sur l’immense douleur d’une rupture. »

Même si partager au plus profond le chagrin de quelqu’un n’est pas forcément du goût de tout le monde, il est clair que la réalité virtuelle se prête à beaucoup d’autres usages dans l’univers musical. On pense évidemment aux concerts où l’expérience d’une relation exclusive sera bientôt plus recherchée qu’une place aux premières loges.

« Assister à un concert sans avoir à partager l’artiste avec 10 000 autres personnes est probablement plus enviable, remarque le cofondateur de xRez Studio. Cette expérience de l’intimité est une perspective qu’ouvre la réalité virtuelle. Toutes sortes d’événements live seront proposés : concerts, conférences, manifestations sportives, d’autant que la technologie qui permet aux casques de diffuser de la réalité virtuelle en streaming et en direct, est déjà en place. »

Virtual_Reality_Applications_ConcertGlasson agrees that the connection between fans and music will change in ways that just can’t be predicted yet.

Tamsin Glasson reconnaît que la relation entre les fans et la musique ne peut qu’évoluer, mais dans des directions encore difficiles à prédire.

« À mon avis, nous allons connaître un grand bouleversement de la manière dont les artistes partagent leur musique et dont cette dernière touche les fans, dit-elle. Je suis convaincue que la réalité virtuelle permettra très naturellement aux gens de se sentir plus proches des artistes, et donc de leurs textes et de leur musique. Nos raconteurs d’histoires vont ainsi pouvoir concevoir et réinventer des concerts plus à même de convenir aux différentes populations numériques dans le monde entier. »

Si les nouveaux médias ont tendance à mettre d’abord en exergue des visionnaires tels Beck et Björk, Greg Downing est d’avis qu’ils ne feront pas figure d’exceptions.

« Ce sera bientôt la norme, annonce-t-il. L’offre de contenus pour ce type de consommation ne va pas tarder à s’envoler. »

Tamsin Glasson compare d’ailleurs la situation actuelle à la prestation de Bob Dylan en 1964. Arrivé avec sa guitare électrique à un festival de folk, il avait été accueilli sous les sifflets et les huées d’un public désireux de le voir continuer à chanter en acoustique.

« Il faisait découvrir sa version du rock and roll électrique aux gens, dit-elle. Pressentant l’arrivée d’une nouvelle vague culturelle totalement différente qui l’avait déjà frappé, il souhaitait convertir ses fans à son nouvel engouement. »

Aujourd’hui encore, comme dirait Bob : « the times they are a-changing ».

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