Des contes qui comptent ou comment protéger efficacement les océans et, par là même, sauvegarder la planète

Par Maurice Conti
- 28 Jan 2016 - 9 min De Lecture
Brandon Au

En octobre 2015, j’ai pris part à l’expédition TED’s Mission Blue II, reliant la Papouasie-Nouvelle-Guinée aux îles Salomon à bord du National Geographic Orion. Il s’agissait d’une collaboration entre scientifiques, défenseurs de l’environnement, responsables politiques, experts en innovation et explorateurs pour discuter de la protection des océans et des possibilités de résoudre certains de ses plus grands problèmes.

Cette expérience incroyable a influencé la réflexion d’Autodesk sur l’avenir des océans et de son impact sur les concepteurs et les ingénieurs, notamment en architecture et dans les industries de la construction.

L’état de santé des océans est une question facile à ignorer, notamment pour ceux dont le travail a très peu à voir avec la grande bleue. Pourtant, la bonne santé des océans est intrinsèquement liée à l’existence humaine et à sa survie sur la Terre. En effet, il nous est impossible de respirer sans des océans sains, puisque la moitié de l’oxygène de la planète provient du phytoplancton.

TED Mission Blue II expedition ocean conservation
Le paquebot Orion du National Geographic jette l’ancre à Lissenung, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, durant l’expédition TED Mission Blue II. Photo prise par un drone DJI Inspire.

Or, les océans, au rôle si important, vont mal : le niveau de la mer a enregistré une hausse de vingt centimètres au cours du XXe siècle. La concentration de dioxyde de carbone (CO2) bat des records depuis 650 000 ans alors que l’augmentation du taux de CO2 provoque l’acidification des océans. Cette acidité croissante est fortement dommageable, car elle attaque l’exosquelette du phytoplancton qui constitue le premier maillon de la chaîne alimentaire et qui produit l’oxygène que nous respirons. 90 % des gros poissons ont disparu, tandis que seulement 4 % des océans sont protégés contre l’exploitation des ressources minières sous-marines, contre la pêche et contre la pollution.

Comme l’a dit la célèbre océanographe Sylvia Earle, lauréate du prix Ted en 2009, lors de la cérémonie « l’eau de la Terre provient à 97 % des océans. (…) Pas d’océans, pas de “système de support de vie” (…) Pas d’eau, pas de vie ; pas de bleu, pas de vert. »

Résolution de problèmes. Ces deux dernières années, une équipe d’Autodesk a mené des recherches sur les océans et sur l’impact que leur évolution aura sur les concepteurs, les ingénieurs, ainsi que sur leurs futurs outils. Cette équipe a eu le privilège de travailler avec les plus grands océanographes, biologistes marins et défenseurs de l’environnement.

Nous en avons tiré les conclusions suivantes : l’océan est un système extrêmement complexe qui est assez endommagé dans certaines régions, pour ne pas dire gravement. Toutefois, une évolution positive est encore possible, à condition d’agir rapidement. Or, c’est au niveau de la prise de conscience et de la participation que le bât blesse, entravant de ce fait les progrès à tous les niveaux.

Après des mois de recherches scientifiques, cette découverte fut une surprise. Cependant, les problèmes auxquels sont confrontés les océans nécessitent un travail colossal et multidimensionnel, aux implications sociétales, culturelles, économiques et politiques. Par ailleurs, il est difficile de progresser simultanément sur tous les fronts sans inciter la population à faire preuve de détermination devant l’urgence de la situation.

La première mission consiste à sensibiliser davantage les gens aux problèmes des océans et à les encourager à agir en leur faveur, l’idée étant que les responsables politiques, les scientifiques, les concepteurs, les ingénieurs, les étudiants et même les enfants œuvrent à trouver des solutions afin d’assurer la pérennité de la planète. Mais comment faire pour que des millions de personnes touchent le problème du doigt et changent de comportement ?

Jacques Cousteau, Steve Zissou, Bernard Moitessier, and Sylvia Earle
Jacques Cousteau, Steve Zissou, Bernard Moitessier et Sylvia Earle

Ce dont les océans ont besoin, c’est davantage de conteurs.

Une génération entière a été influencée et inspirée par de formidables raconteurs d’histoires tels que Jacques Cousteau, Steve Zissou, Bernard Moitessier et Sylvia Earle. Malheureusement, l’un est un personnage fictif et deux autres sont décédés ; quant à Sylvia Earle, elle a déjà fait plus que sa part du travail et, à vrai dire, mériterait bien d’être épaulée. Ce qu’il faut aux océans aujourd’hui, ce sont des milliers d’autres conteurs de la mer.

Raconter pour sauver. Bien que considérable, le défi n’en reste pas moins exaltant lorsqu’il s’agit de mettre la technologie aux services de nouvelles méthodes susceptibles de vraiment sensibiliser les gens.

La capture de la réalité et la photogrammétrie, technologies conçues à l’origine pour restituer des chantiers, des produits et d’autres objets généralement terrestres, sont désormais utilisées pour créer des maquettes 3D de coraux en haute résolution. C’est le cas de The Hydrous, une startup soutenue par Autodesk Foundation dont l’action participe à la sauvegarde des coraux en voie d’extinction.

Il est relativement simple de réaliser des maquettes 3D à l’aide d’un appareil photo étanche et d’un logiciel du type de celui de Memento d’Autodesk. Non seulement ces maquettes sont plus attrayantes qu’une photo, mais désormais, à partir d’un fichier 3D Memento, une imprimante 3D peut créer une réplique concrète d’un corail et la partager avec n’importe qui.

Imaginez un instant le potentiel d’une impression 3D d’un corail placée entre les mains d’enfants qui n’ont jamais vu la mer… Qui sait si cette expérience ne déclenchera pas en eux une véritable passion pour les océans qui les poussera à devenir un jour océanographes ou à faire bouger les choses s’ils accèdent à une fonction gouvernementale ?

sylvia earle maurice conti ocean conservation
Au cours de la table ronde « “Océans durables” » organisée en septembre 2015 par la Clinton Global Initiative à New York, Sylvia Earle (photographiée au cours d’une plongée aux côtés de Maurice Conti) a déclaré que le plus gros obstacle à la protection des océans était l’ignorance. Avec l’aimable autorisation de Tom Gruber

Grâce à ces données informatiques en 3D, finie l’époque laborieuse où les scientifiques étudiaient les coraux à l’aide d’un mètre à ruban. Il suffit désormais d’un logiciel, d’un appareil photo et d’une connexion Internet pour recueillir et partager des données avec le monde entier ; ces conteurs pourraient ainsi se multiplier et se compter en milliers.

Mais voilà, il reste un autre défi de taille : les gens s’en moquent, non pas parce qu’ils sont égoïstes, mais tout simplement parce qu’ils ne pensent pas à ce genre de choses. Ils ne savent pas et ne s’investissent pas, car il leur est difficile de voir un lien entre les océans et leur propre vie. Pour beaucoup, les océans ne sont qu’un immense plan d’eau sans relief.

Heureusement, attaquer les choses sous l’angle de la navigation et de la fabuleuse histoire marine de l’humanité permet de créer du lien et un sentiment d’identification. Brendan Foley, chercheur au Woods Hole Oceanographic Institution, dirige une campagne de fouilles sur l’épave d’Anticythère, le chantier archéologique sous-marin sans doute le plus important aujourd’hui. Ce navire vieux de 2 000 ans transportait autrefois des trésors de l’Antiquité grecque, dont la très célèbre Machine d’Anticythère, un ordinateur antique dont la conception a été attribuée à Archimède.

Brendan Foley et son équipe se servent de la capture de la réalité pour non seulement recueillir des informations sur leurs découvertes et partager ces données 3D avec des scientifiques, des étudiants et le grand public, mais aussi pour préserver de façon numérique ces objets qui se sont rapidement désintégrés après cette capture en 3D. Même si les objets originaux n’existent plus, il est possible de créer une reproduction haute fidélité en utilisant le fichier Memento pour produire une impression en 3D.

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Maurice Conti (à gauche) avec le président Anote Tong des îles Kiribati. Avec l’aimable autorisation de Jonathan Knowles.

L’élévation du niveau de la mer et le changement climatique se prêtent aussi parfaitement au récit. Concepts difficiles à saisir, ils sont sujets à polémique et à malentendu. Dès lors, comment attendre des gens qu’ils changent de comportement, s’ils n’ont qu’une vague idée de ce que le futur leur réserve.

L’élévation du niveau de la mer me préoccupe depuis quelque temps, mais c’est ce que j’ai vécu durant l’expédition Mission Blue II qui m’a permis de reconsidérer ma manière d’aborder la question. Au cours d’un petit déjeuner avec le président des îles Kiribati, Anote Tong, je lui demandai : « Quelles stratégies envisagez-vous pour atténuer la montée du niveau de la mer à l’avenir ? » Il me regarda d’un œil interrogateur, hocha la tête et répliqua : « Que voulez-vous dire ? Nous avons déjà déplacé des villages entiers de manière permanente, car certaines zones de l’île qu’ils occupaient autrefois sont maintenant immergées. Nos bateaux et nos hors-bord 30 cv passent dessus à toute vitesse. »

C’était la première fois que la hausse du niveau de la mer devenait pour moi un problème réel, et non un danger potentiel auquel me préparer. Il m’aura fallu cette conversation, ce récit, pour que j’embrasse le problème de façon radicalement différente.

Ces moments de révélation, ces épiphanies, doivent se généraliser, car nous sommes tous, des ingénieurs civils aux enfants de cinq ans, des acteurs en puissance du changement. Pour cela, la première étape consiste à prendre part à la conversation. Élévation du niveau de la mer, épaves, récifs coralliens, ou mammifères marins, quel que soit l’angle d’attaque, nous devons connecter nos amis et nos proches à l’histoire des océans, susciter en eux la passion et la curiosité et les inviter à agir. Le récit que cette myriade de conteurs fera aux futures générations n’en sera que plus beau.

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