L’intelligence artificielle au service du bien commun : l’humain aux commandes !

Par Maxime Thomas
- 23 Jun 2018 - 7 min De Lecture
intelligence artificielle

Métaphysique et fiction des mondes hors sciences n’est pas le genre de livre qu’on lit à la plage… C’est pourtant la lecture d’été choisie par Alexandre Cadain.

Âgé de 28 ans, il est le fondateur et PDG d’Anima, un studio d’innovation de rupture qui emploie l’IA à la création de projets économiques à fort impact sociétal. Notamment rapporteur à la commission AI for Good de l’ONU pour le groupe de travail Future of Work, cet entrepreneur travaille à définir les leviers d’intelligence artificielle sur les 17 objectifs de développement durable fixés par les Nations unies, tels que la lutte contre la faim, la généralisation d’une propreté des eaux, la production d’une énergie propre à un coût abordable, ou encore la lutte contre le réchauffement climatique. Credo de ce double diplômé de Normal sup’ et de HEC : l’intelligence artificielle doit être mise au service du bien commun.

Vous prônez une intelligence artificielle au service de la bienveillance. Comment ce concept se matérialise-t-il ?
Une intelligence artificielle au service du bien commun, c’est d’abord un travail de fond pour essayer de sortir des scenarios catastrophes où par défaut, elle serait une ennemie qui travaillerait contre l’humain. Travailler pour une intelligence artificielle positive suppose ensuite d’orienter le développement de la technologie vers des défis d’augmentation et non de remplacement de l’humain. C’est la vision que nous portons à la commission AI for good de l’ONU, où elle est envisagée comme une technologie assistant l’humain dans la résolution des 17 objectifs de développement durable à l’horizon 2030.

La RGPD, censée lutter contre une surexploitation des données personnelles, favorise-t-elle cette vision ?|Il y a aujourd’hui deux types de peur. L’une est exubérante et irrationnelle. Elle se focalise autour d’une machine qui nous déposséderait de notre intelligence. Mais il y en a une autre, tout à fait légitime qui porte sur la « boîte noire » et l’origine et l’usage des données qui nourrissent les algorithmes. Je pense qu’en Europe, la RGPD peut favoriser une forme de créativité sous contrainte au niveau de l’intelligence artificielle, plus éthique, en partant de la protection de la vie privée dès la conception, qui est une vraie demande citoyenne et cliente. Nous voyons émerger de superbes projets au niveau des smart cities, par exemple à Barcelone et Amsterdam avec Decode qui permet aux citoyens de choisir l’usage qui sera fait de leurs données.

alexandre cadain

Avez-vous des exemples précis d’applications bénéfiques de l’intelligence artificielle ?
Dans le secteur de la santé, on voit des cas concrets sur des prédictions de maladies, notamment des cancers de la peau. Il y a aussi la question de l’éducation et de l’hyperspécialisation des enseignements dans des régions du monde où l’on n’a pas accès à suffisamment de professeurs. Et puis il y a des cas où elle augmente notre propre intelligence au point qu’elle nous permet de relever des défis qui nous étaient inaccessibles individuellement et même collectivement. L’IA permet par exemple, dans le cadre d’un projet initié à l’ONU, de prévoir un certain nombre de conflits armés grâce à un travail mené par la fondation XPRIZE et Twitter. On s’approche d’une science-fiction à la Minority Report mais ce possible se réalise par le traitement des nouvelles données en direct, géolocalisées. Dans le même registre, des analyses d’images satellites permettent d’anticiper des inondations à grande échelle et donc d’agir avant le drame. La combinaison des intelligences humaine et artificielle permet de relever de nouveaux défis majeurs.

Il semble, à vous écouter, que le caractère humaniste de l’IA se joue dès la phase de conception…
Il y a un piège dans un univers technologique myope, techno-centré : croire que l’IA est une solution par principe. Souvent, elle devient une solution qui cherche son problème et l’on développe alors une myriade de gadgets inutiles. À vouloir mettre de l’IA partout, le risque est de disperser ses effets. Avec Anima nous prônons donc un travail d’architecture et de conception en amont des projets. En fait, avant de concevoir les solutions, il faut, selon nous, bien définir et visualiser les problèmes, en particulier les problèmes majeurs de nos sociétés. 

Notre tort serait de croire que l’IA est une solution en soi ?
Il ne faut pas appliquer l’intelligence artificielle à tout-va à des problèmes mal définis. On passe d’autant moins de temps à résoudre un problème quand on l’a bien cerné. Pour cela, il est indispensable de réunir une pluralité de compétences dans les phases les plus en amont. L’intelligence artificielle n’est pas un sujet uniquement technique qui se joue en laboratoire. C’est un enjeu éminemment social, politique et économique, qui nous concerne et nous affecte tous.

Il faut définir une mission qui, portée par la France, provoque la synergie pour rassembler les forces qui sont aujourd’hui éclatées sur le territoire.—Alexandre Cadain

Vous voyez donc dans le déploiement de cette « intelligence artificielle au service du bien commun », une opportunité économique ?
C’est effectivement ma vision et je reconnais qu’elle peut porter à débat ; les défis de sociétés ouvrent de grandes opportunités économiques. Au lieu de créer des petits projets sur des faux problèmes, s’attaquer à de grands problèmes créera de grandes entreprises. Lutter contre le réchauffement climatique par la transition énergétique en est un excellent exemple. Ce qui m’intéresse, c’est de réconcilier l’économique et le « for good ». Ils ne sont pas antinomiques. 

Quelle place accorder à l’homme dans le processus de décision lié à l’intelligence artificielle ?
L’homme est à la fois à la commande et à la décision finale. Prenons Star Trek. Le Capitaine Kirk est un humain tandis que Spock, son second, est un Vulcain que l’on peut comparer à une intelligence artificielle, car il est un statisticien probabiliste parfait, capable d’analyser les situations les plus complexes. À chaque épisode le Capitaine Kirk demande son avis à Spock qui lui donne toutes les options. Cependant, à la fin, le Capitaine Kirk garde une liberté de choix tout en sensibilité et intuition qui peut le conduire à prendre l’option la plus improbable statistiquement. Il garde en toute circonstance sa capacité créative qui est la clé du sujet et de la réussite du vaisseau Entreprise. Dans les faits, c’est déjà le cas avec la conception générative. Prenons Dreamcatcher d’Autodesk : l’humain en amont rentre des contraintes de création. La machine propose un tas de possibilités et à la fin, l’humain choisit la solution qui lui convient. De créateur, il devient curateur et c’est un cas d’augmentation qui peut se généraliser à toutes les solutions d’intelligence artificielle. 

Quelle place les professionnels français peuvent-ils prendre dans la création de l’écosystème que vous décrivez ?
Il y a une excellence européenne et française autour de l’intelligence artificielle qui n’est pas à prouver. On trouve des Français à la tête de laboratoires publics et privés d’envergure mondiale. Il y a aussi un appétit des start-ups hexagonales sur le sujet, tout comme au niveau des grands groupes. Je crois que pour parvenir à tirer le meilleur des forces en présence en France, il faudrait presque travailler sur un nouveau projet Apollo (programme spatial américain dédié aux missions lunaires, ndlr).

En clair, au lieu de vouloir créer un Google européen et copier le modèle californien, trouver le nouveau défi qui sera plus grand que la somme des individualités et des projets existants. Il faut définir une mission qui, portée par la France, provoque la synergie pour rassembler les forces qui sont aujourd’hui éclatées sur le territoire. Par exemple, nous portons avec XPRIZE et Anima un projet de création d’avatars, de robots que l’on commanderait à une centaine de kilomètres pour réaliser des tâches trop dangereuses ou complexes d’accès pour l’humain, pensez à un pompier ou à un chirurgien par exemple. Ce grand projet nécessite d’associer des technologies notamment d’IA, de robotique, de réalité virtuelle. Nous ouvrons en ce moment ce challenge à tous les particuliers, les laboratoires et organisations intéressés pour rejoindre la mission ; qui sait, un nouveau géant européen pourrait bien naître !

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