Les architectes de Snøhetta allient l’art et la science pour ramener un peu de sérénité à Paris

Par Taz Khatri
- 19 Jun 2018 - 7 min De Lecture
The new Le Monde newspaper headquarters.
L’agence Snøhetta Architects a conçu le nouveau siège du journal Le Monde comme le reflet d'un Paris unifié. Avec l'aimable autorisation de Luxigon et Snøhetta.

L’architecture est un art qui a un rôle à jouer, parfois même en tant que symbole. Alors que Le Monde se choisissait un maître d’œuvre pour réaliser les futurs locaux de son siège social, Paris était encore sous le choc des attentats dévastateurs contre Charlie Hebdo et dans la capitale, l’émotion se lisait sur les visages. Le journal avait été fondé en 1944, au lendemain la libération, avec pour vocation de porter la voix de la nouvelle république. À nouveau, il allait devoir prôner l’unité.

Le concours a été remporté par l’agence d’architecture norvégienne Snøhetta, face à des stars comme Renzo Piano ou Manuelle Gautrand, en misant sur les concepts d’ouverture et de transparence, des aspects forts de la culture norvégienne. Le groupe Le Monde voulait deux tours séparées par un vide central en raison des contraintes structurelles. Snøhetta a proposé une passerelle entre les deux tours, qui symbolisait le rassemblement. Cette démarche innovante dépassait les divisions qui refaisaient surface en France et leur a valu de décrocher le marché.

Au-delà du symbolisme artistique et social de son projet, l’agence avait tout de même besoin de rigueur scientifique pour sa réalisation. Il lui fallait mettre au point un type de façade complexe. Håvard Vasshaug, l’un des ingénieurs, a travaillé sur cette question au sein d’une équipe interdisciplinaire qui comportait un bureau d’étude façade, des architectes, des paysagistes et des architectes d’intérieur.

« En tant qu’ingénieur, avoir à traiter l’aspect esthétique était vraiment passionnant, raconte-t-il. Les solutions qui intègrent les paramètres à la fois esthétiques, artistiques et scientifiques m’intéressent. Je trouve que seule, dépourvue de logique ou de lois physiques, l’esthétique est un peu fade. J’aime garder tous ces aspects à l’esprit, simultanément. ”

The Le Monde newspaper's new building with complex façade.
La façade complexe du bâtiment offre différents niveaux de transparence, établissant un contact visuel entre l’intérieur et l’extérieur. Avec l’aimable autorisation de Luxigon et Snøhetta.

Pour décloisonner ses nombreuses disciplines, Snøhetta utilise une technique qu’on appelle la « transposition », qui consiste essentiellement, pour les membres de l’équipe, à changer de rôle quand ils discutent du projet. « Si je suis un ingénieur, je vais dans une réunion en pensant comme un ingénieur, en avançant des arguments d’ingénieur : la gravité, encore la gravité, toujours la gravité ! », observe Håvard Vasshaug. Mais avec la transposition, les membres de l’équipe changent de casquette et donc, de perspective, qu’il s’agisse de celle de l’architecte ou de celle du client. Par conséquent, en plus de la gravité, les ingénieurs peuvent aussi tenir compte de l’apparence du bâtiment depuis la rue ou de ce que l’on ressent lorsqu’on y travaille tous les jours.

Grâce à cette collaboration interdisciplinaire, Snøhetta a imaginé un bâtiment fascinant, dont la façade célèbre l’esthétique, mais qui constitue aussi une merveille du génie constructif offrant divers degrés de transparence et de pixellisation.

L’agence sait que les choix de conception ne dépendent pas toujours de formes élégantes, mais découlent parfois de considérations terre-à-terre, comme l’entretien du bâtiment. « Nous avons cherché comment nettoyer l’enveloppe extérieure depuis l’intérieur et ce qu’il se passerait au niveau des dalles de plancher où ce n’est pas possible. Elle risque de devenir un peu sale si on ne la nettoie pas assez souvent. Nous avons donc dû employer différents types de verre, selon l’emplacement », précise Håvard Vasshaug.

Avec son projet, Snøhetta a cherché la transparence, avec une vue imprenable sur la ville et la possibilité de regarder les journalistes travailler depuis l’extérieur. « Quand ils s’attableront pour écrire leurs articles, les journalistes pourront regarder dehors et observer Paris, contempler la ville. Depuis le quatrième étage, ils pourront voir la tour Eiffel », confie l’ingénieur.

« Quand ils s’attableront pour écrire leurs articles, les journalistes pourront regarder dehors et observer Paris », confie Håvard Vasshaug.

Pour des raisons de sécurité et de fonction, certains éléments du bâtiment ne pouvaient pas être transparents. C’est le cas des dalles de plancher, pour lesquelles l’entreprise a utilisé la « translucidité optimisée », un effet obtenu en utilisant deux ou trois panneaux de verre de six millimètres d’épaisseur, séparés par quatre couches de film plastique : « verre, plastique, plastique, plastique, plastique et verre, explique-t-il, et dans certains de ces panneaux, il y a un film réfléchissant qui bloque la vue. De l’extérieur, quand il fait beau, on voit le ciel se refléter sur les panneaux au lieu de l’intérieur des locaux. »

Dans le but d’optimiser la composition de la façade complexe, Snøhetta a essayé de réduire sa palette de matériaux. Pour obtenir différents niveaux de transparence, de translucidité et d’opacité, l’agence a utilisé trois ou quatre types de panneaux de verre, aux motifs variés, qu’elle a associé à des films plastiques : « on retrouve donc les mêmes trois ou quatre matériaux, mais dans des compositions différentes qui, ensemble, donnent à la façade l’apparence d’une texture aux motifs aléatoires. De plus, un film plastique cache la tranche des dalles de plancher et les entrailles du bâtiment », révèle Håvard Vasshaug.

The new Le Monde headquarters at night.
Au cœur du projet, une passerelle symbolise le rassemblement. Avec l’aimable autorisation de Luxigon et Snøhetta.

Pour obtenir l’effet aléatoire des motifs et des différents niveaux d’opacité de la façade, apothéose artistique de la transparence et de l’ouverture de ce projet, Snøhetta a utilisé toute une gamme de technologies. Mis à part à la réalité virtuelle et l’impression 3D, l’équipe a créé ses propres outils pour réaliser ce qu’elle souhaitait.

« Nous avons abordé le problème avec des méthodes de calcul, grosso modo au moyen de scripts qui génèrent des motifs en fonction d’un paramétrage », résume Håvard Vasshaug qui a fait appel à Autodesk Dynamo. Là où les journalistes travailleront, par exemple, l’agence voulait obtenir 60 % de transparence, alors qu’au niveau des dalles, il fallait qu’elle soit nulle. « Devant le bord de la dalle, la transparence doit être nulle et par conséquent, il y aura un motif aléatoire de matériaux opaques. Donc, c’est un paramètre d’entrée. Devant la dalle de plancher, pour nuancer, nous voulions des panneaux opaques à 33 %, d’autres à 66,7 % et des panneaux translucides pour qu’ils forment un ensemble », poursuit-il.

Le Monde facade in Autodesk Dynamo
Itérations du script pour la façade du Monde, créées sur Autodesk Dynamo. Avec l’aimable autorisation de Snøhetta.

Pour obtenir l’effet désiré, la clef consistait à ne dépendre exclusivement ni de la technologie ni de l’intuition humaine : le modèle aléatoire généré par ordinateur a été soumis au regard critique de l’un des directeurs, sous la forme d’un échantillon de façade grandeur nature in situ, à Paris. À cette occasion, KjetilTrædalThorsen, le cofondateur de Snøhetta, a trouvé que les verticales qui séparaient les panneaux étaient trop marquées et diminuaient l’effet aléatoire que l’équipe recherchait. Håvard Vasshaug et Luca Bargagli, l’ingénieur de façade italien, sont donc retournés à leurs tables à dessin ou pour être précis, à leur table de programmation. Ensemble, ils ont modifié la façon dont le script générait les motifs aléatoires pour qu’ils correspondent mieux aux attentes esthétiques. « On rentre dans le programme et on modifie la manière dont le script se comporte en fonction du paramétrage des concepteurs. On change les paramètres, on relance l’exécution et on n’a plus qu’à profiter du spectacle », explique HåvardVasshaug.

Avec cette symbiose de l’art et de la science, Snøhetta livre un bâtiment transcendant au journal Le Monde, avec l’espoir d’annoncer une ère d’ouverture et de transparence qui résorbera la fracture du monde moderne. Et même si ce noble objectif n’est pas atteint dans l’immédiat, Snøhetta aura tout de même créé un formidable espace de travail pour le personnel du journal, dont la structure favorisera la cohésion de la société parisienne.

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