L’Horloge du long maintenant ou comment penser le futur très lointain de l’humanité

Par Kim O’Connell
- 20 Nov 2018 - 7 min De Lecture
clock of the long now
Le cadran de l’Horloge du long maintenant, destinée à fonctionner pendant 10 000 ans, a adopté l’affichage de l’année à cinq chiffres, une décision qui s’inscrit dans l’intention d’étendre notre conception conventionnelle du temps. Avec l’aimable autorisation de Rolfe Horn/The Long Now Foundation.

Les êtres humains vivent essentiellement dans le présent. D’une semaine sur l’autre, les impératifs professionnels, personnels et les projets de week-end tendent à rythmer leur vie. Tout au plus réfléchissent-ils à l’avenir pour financer les études de leurs enfants ou leur retraite pour leurs vieux jours. Si se projeter au-delà de sa propre existence est déjà difficile, imaginer le futur à l’échelle de 10 000 ans l’est encore plus. Pourtant, c’est ce que font des scientifiques, des ingénieurs, des concepteurs et des penseurs depuis plus de 20 ans : créer une horloge colossale prévue pour durer 10 000 ans. Sa construction a commencé dans les entrailles d’une montagne de l’ouest du Texas.

Baptisée l’Horloge du long maintenant, cette horloge mécanique d’une soixantaine de mètres de haut a été conçue pour avancer d’un cran par an pendant 10 000 ans dans le but d’aider les êtres humains à repenser leur rapport au temps et au cycle de la planète. L’idée est d’investir dans quelque chose de supérieur à l’échelle d’une vie et de montrer comment prévoir et construire pour une très longue durée, concept particulièrement fascinant à une époque d’éparpillement de l’attention.

La paternité de cette horloge revient à Danny Hillis, informaticien et fondateur de la compagnie multidisciplinaire Applied Invention et de la Long Now Foundation, un organisme à but non lucratif qu’il copréside avec Stewart Brand, icône de la contre-culture et cofondateur de Global Business Network. Le PDG d’Amazon, Jeff Bezos, fait partie des grands noms associés à ce projet : outre son soutien financier, il a fourni le terrain sur lequel elle est construite.

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L’ingénieur en chef, Jascha Little, a utilisé le logiciel de modélisation Autodesk Inventor pour tester la résistance des nombreuses pièces internes très lourdes. Avec l’aimable autorisation de Rolfe Horn/ The Long Now Foundation.

Premier salarié de Long Now en 1997, le concepteur industriel Alexander Rose est devenu directeur exécutif de la fondation et chef de projet de l’horloge. Une année que lui et ses collègues allaient écrire « 01997 » dans un format à cinq chiffres destiné à élargir notre conception conventionnelle du temps.

« Pour que quelque chose dure 10 000 ans, il y a plusieurs solutions ; l’une d’elles est de construire sous terre puisque les seules choses d’une telle longévité sont souterraines, explique-t-il. Ce qui nous intéressait n’était pas de bâtir une tour, mais au contraire un objet plus discret, susceptible d’être pris pour autre chose, de tomber dans l’oubli puis d’être redécouvert. Nous ne voulions pas non plus en faire une cible évidente. »

Pour préparer la version dite « monumentale » de l’Horloge du long maintenant, des prototypes ont été modélisés et fabriqués. Deux d’entre eux sont exposés au public : l’un au Science Museum de Londres, et l’autre à The Interval, un café et musée de San Francisco, siège de la Long Now Foundation.

Au plus profond du massif de la Sierra Diablo au Texas, l’équipe a creusé une grotte suffisamment grande pour faire tenir le mécanisme, la main-d’œuvre et le matériel. Comme l’explique le responsable du projet, les différentes parties de l’horloge sont construites séparément puis descendues dans un puits de 150 mètres de profondeur pour être ensuite minutieusement assemblées de la base vers le haut.

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Les pièces complexes de l’horloge ont dû être assemblées et testées loin du site, puis intégrées aux autres sur place. Avec l’aimable autorisation de Rolfe Horn/The Long Now Foundation.

Vu que pratiquement aucune pièce ne pouvait être fabriquée sur place et que chacune d’entre elles doit durer dix millénaires, les concepteurs ont fait appel à divers logiciels pour s’assurer que leur modélisation et usinage étaient conformes au cahier des charges. Selon l’ingénieur en chef de l’horloge, Jascha Little, Inventor a été la bête de somme sur le projet, même si d’autres logiciels d’Autodesk comme Fusion 360, HSMWorks Cam et PowerMill ont servi pour d’autres aspects particulièrement délicats, tels que les surfaces et l’usinage à haute vitesse de pièces complexes.

« Inventor fait appel à l’analyse par éléments finis qui permet de tester la résistance et de prouver la solidité des pièces de l’horloge compte tenu de la lourdeur de certaines d’entre elles, explique-t-il. Avant, j’aurais dû faire appel à d’autres logiciels pour réaliser ces tests. Ce qui est bien c’est que tout est intégré dans Inventor. Par conséquent, la capacité d’itération s’en trouve augmentée. Il suffit de changer d’onglet et de lancer l’analyse par éléments finis. »

Les pièces sont pour la plupart fabriquées au siège d’Applied Invention à Los Angeles ou sur le site de Machinists Inc. à Seattle. Elles sont ensuite testées dans la région de San Francisco avant d’être transportées au Texas et descendues dans le puits. Là, l’horloge est assemblée de bas en haut, comme une pièce montée. Le poids, le remontoir et les principaux rouages figuraient parmi les premiers éléments installés.

Clock of the Long Now's construction site
La lumière du soleil couchant éclaire le chantier texan de l’Horloge du long maintenant dans la Sierra Diablo sur un terrain appartenant à Jeff Bezos. Avec l’aimable autorisation de la Long Now Foundation.

Selon Jascha Little, malgré certains problèmes inévitables liés à l’éloignement du site, la profondeur de son puits s’avère un atout. En effet, lorsqu’une lourde pièce de l’horloge est descendue sur un long câble, la physique des pendules est telle qu’elle lui permet de se balancer plus librement et de se positionner plus facilement que si elle avait moins de liberté de mouvement.

Et l’ingénieur en chef d’ajouter que le plus angoissant pour lui c’est que les pièces seront seulement intégrées aux autres sur place après avoir été testées et assemblées hors site. « Je reste confiant toutefois que les ajustements, s’il y en a, concerneront les petites pièces, affirme-t-il. »

Une fois sa construction achevée (aucune échéance, autre que la durée de l’horloge, n’a été fixée), les visiteurs devront entreprendre une randonnée pour accéder au site et la voir de près. Sur place, ils pourront remonter l’horloge (qui fonctionne à l’énergie thermique) et grimper jusqu’à son sommet. Les concepteurs espèrent que cette expérience sera enrichissante et attrayante, même en l’absence de panneaux ou « d’interprétation traditionnelle » pour les guider : qui sait ce que les gens liront ou quel type de lecture existera dans quelques millénaires ?

clock of the long now chime generator
Le générateur de carillons de l’horloge produira une mélodie les jours où l’Horloge du long maintenant sera entièrement remontée. Le musicien Brian Eno, membre du conseil d’administration de la Long Now Foundation et pionnier de l’ambient music a composé une suite de mélodies ; un algorithme veillera à ce qu’aucune séquence mélodique ne se répète au cours des 10 000 ans. Avec l’aimable autorisation de la Long Now Foundation.

D’après Alexander Rose, des « animations » spécifiques auront lieu pour célébrer son anniversaire, chaque année, chaque décennie, chaque siècle, chaque millénaire et au dixième millénaire. En outre, les jours où l’horloge sera entièrement remontée, les cloches joueront une mélodie unique, un algorithme veillant à ne jamais répéter la même séquence au cours des 10 000 ans. (Le musicien d’avant-garde, Brian Eno, qui siège au conseil d’administration de la Long Now Foundation, s’est servi de l’algorithme pour composer une suite de mélodies évocatrices, toutes inspirées par l’horloge, dont des extraits sont disponibles ici.) L’horloge sera coiffée d’un planétaire, modèle réduit mécanique du Système solaire.

« Nombreux sont ceux qui doivent se dire devant ce projet que l’espèce humaine aura sans doute disparu d’ici l’échéance, remarque Alexander Rose. Cependant, nous sommes une espèce plutôt tenace. On parle du changement climatique comme d’une apocalypse. Or la question n’est pas tant de savoir si nous allons survivre ou non, que comment. C’est tout le sens de ce projet : nous faire réfléchir à cela. L’horloge nous interroge à la fois sur le présent et le futur. »

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