Rapport de forces : gridX fait la part belle à l’électricité renouvelable en redistribuant la production

Par Markkus Rovito
- 2 Jan 2018 - 8 min De Lecture
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Le 27 septembre 2016, après la tombée de la nuit, une projection laser bleue a projeté le message suivant sur l’un des réacteurs de la centrale nucléaire de Tihange près de Huy, en Belgique : « Stop Tihange et Doel » (Doel étant le nom de l’autre centrale nucléaire belge). Peu de temps après, les autorités ont expulsé les indésirables, qui n’étaient autres que les jeunes fondateurs de l’entreprise allemande gridX.

Grâce à ce coup d’éclat, ils ont trouvé le juste milieu entre action de protestation et stratégie marketing astucieuse et cela a payé : à son tour, ce gros coup de pub leur a permis de trouver un équilibre entre les nouveaux mécanismes de l’économie collaborative et la distribution de l’énergie, une industrie aussi ancienne que les moulins à vent. Les créateurs de gridX ne sont même pas trentenaires. David Balensiefen, son PDG, et Andreas Booke, son directeur de la technologie, ont compris que leurs clients sont des adeptes du panneau solaire et des véhicules électriques dont les intérêts se situent entre l’altruisme environnemental et l’incitation économique. Entre esthétique et fonctionnalité, la nouvelle gridBox, un « routeur wifi » que l’entreprise vient de lancer et qui sert au stockage de l’énergie et à la production décentralisée, est elle aussi une affaire d’équilibre.

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L’action de protestation-coup de pub de gridX à la centrale nucléaire de Tihange, en Belgique. Avec l’aimable autorisation de gridX.

Cet exercice d’équilibriste est constant chez gridX et participe de sa vocation : répartir la capacité énergétique des systèmes d’énergie solaire sur toute la journée afin de réduire la dépendance au nucléaire et aux énergies fossiles. La start-up cherche à tirer parti des 1,7 million de générateurs solaires et les 70 000 véhicules électriques de l’Allemagne (et de toute l’Europe).

Il n’y a pas si longtemps, über n’était qu’un mot allemand qui signifiait « au-dessus » et que la langue américaine emploie avec le sens de « extrêmement ». Cependant, avec la manière dont Uber, l’entreprise de VTC est parvenue à modifier l’économie et les habitudes du secteur des transports urbains, le mot est devenu synonyme de perturbation des systèmes traditionnels, de décentralisation des ressources ou d’économie collaborative. Vu le nombre de start-ups qui veulent devenir « l’Uber de la lessive » ou « l’Uber du dentifrice », la comparaison sera vite « über-éculée ».

Dans le cas gridX, toutefois, la formule est idoine. Les particuliers qui possèdent des panneaux photovoltaïques (solaires), des systèmes de stockage d’énergie du type batterie (y compris les véhicules électriques) ou des pompes à chaleur peuvent les brancher à la gridBox (à raison de 449 euros) au moyen d’un seul câble, revendre leur électricité excédentaire à des fournisseurs ou au besoin, se servir du réseau comme système d’appoint. Comme Uber, gridX décentralise les ressources et fait de chaque foyer participant une centrale électrique miniature capable de générer du profit. Son matériel et ses logiciels permettent au système de rassembler toutes ces ressources individuelles.

L’esprit de contournement est une autre qualité que les créateurs de gridX partagent avec Uber : puisque personne ne leur donnait le droit de développer leur invention, ils l’ont pris.

Après obtention de son diplôme en génie électrique, David Balensiefen travaillait pour un fournisseur d’électricité et se demandait pourquoi les petites sources d’énergie telles que les panneaux solaires, les batteries ou les pompes à chaleur ne faisaient pas partie du réseau électrique. En effet, selon l’Agence internationale de l’énergie, l’Allemagne possédait une capacité solaire qui s’élevait à 41,2 gigawatts fin 2016, soit la plus grande du monde par habitant. David Balensiefen estime qu’environ la moitié n’est jamais utilisée.

« Les jours de beau temps ou de grand vent, le réseau génère trop d’électricité, explique-t-il, mais contrairement au charbon ou au gaz, cette électricité doit aussitôt aller quelque part. Il n’y a pas de connexion intelligente entre les centrales. Il est donc impossible de stocker l’énergie produite en Hongrie par exemple, dans des batteries décentralisées en Allemagne pour une utilisation nocturne. »

De plus, l’Allemagne a fixé à 2022 la date limite de fermeture de ses huit centrales nucléaires restantes, ce qui représente une capacité totale de 10,7 gigawatts, selon l’Association nucléaire mondiale. Apparemment, une gestion efficace du solaire allemand pourrait remplacer toute la capacité nucléaire du pays et même stocker des surplus. Cependant, quand David Balensiefen a suggéré d’inventer un dispositif pour distribuer l’énergie solaire domestique sur le réseau, son patron lui a répondu que ce n’était pas économiquement viable.

Quelque temps plus tard, il a participé à une expédition de plusieurs semaines, à l’étranger, avec Andreas Booke, un ingénieur en mécatronique, une discipline qui combine les génies mécanique, électrique et logiciel. Tous deux caressaient le projet de commercialiser des dispositifs énergétiques de petite échelle. Après avoir mis en commun leurs connaissances, ils ont tracé l’esquisse de la gridBox sur une serviette de table, quelque part en Équateur.

Peu de temps après, en 2015, les deux jeunes entrepreneurs ont remporté un petit concours allemand de plan d’affaires et ont intégré le programme d’accélération pour les créateurs d’entreprises high-tech de l’UnternehmerTUM, le Centre pour l’innovation et la création d’entreprise de l’Université technique de Munich). Cela leur a permis d’utiliser l’atelier MakerSpace pour construire leurs prototypes. Cependant, la société autofinancée ne disposait que peu de ressources. David Balensiefen précise que c’est la conception de la gridBox avec le logiciel d’Autodesk qui les a aidés à constituer le capital pendant l’élaboration des prototypes matériels.

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Les créateurs de gridX ont utilisé MakerSpace à l’UnternehmerTUM, le Centre pour l’innovation et la création d’entreprise de l’Université technique de Munich. Avec l’aimable autorisation de l’UnternehmerTUM et de Bert Willer.

Andreas Booke a conçu l’essentiel de la gridBox, l’un des premiers produits créés grâce à deux logiciels d’Autodesk : Eagle, un logiciel de conception de circuits imprimés, et Fusion 360. « L’intégration de l’électronique et des circuits imprimés aux procédures de conception mécanique assistées par ordinateur nous a toujours créé des problèmes, observe-t-il. La simplicité globale du logiciel et son système de contrôle automatique des versions rendent l’itération vraiment facile. En tant que start-up, nous en avions particulièrement besoin, car nous pouvions tester différents modèles très rapidement. La synchronisation à partir du cloud a facilité la présentation des nouvelles fonctionnalités du produit aux équipes de commercialisation et de vente.

Bien que la gridBox puisse être installée discrètement dans le coin d’un garage ou d’un sous-sol, gridX se soucie tout de même de son impact esthétique. « Sa fonction est probablement plus importante que sa forme, mais d’un autre côté, nous voulions que le produit plaise au client, continue David Balensiefen. Nous avons essayé de faire honneur à la réputation des produits allemands, en donnant un aspect high-tech au produit. Il fallait qu’il soit lourd, car lorsqu’un appareil est lourd, on pense qu’il a plus de valeur. Et il se devait d’être en aluminium, car c’est un matériau un peu froid, mais très connoté techniquement ».

La conception du logiciel gridX s’est déroulée en même temps qu’Andreas Booke élaborait l’appareil gridBox. Selon David Balensiefen, « la vraie magie se trouve dans le logiciel, car la gridBox doit pouvoir être connectée immédiatement à n’importe quel type de panneau solaire, de pompe à chaleur ou de batterie, quel que soit le fabricant ».

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La gridBox de gridX est un appareil de type plug-and-play, comme un routeur wifi. Avec l’aimable autorisation de gridX.

« C’était l’un des problèmes les plus compliqués que nous avons dû résoudre, se rappelle-t-il. Nous devons faire en sorte que la gridBox fonctionne avec tout type d’appareil, parce que c’est du plug-and-play. Comme un routeur wifi, il suffit de la connecter à un onduleur et de la brancher sur une prise murale. Ensuite, elle se configure d’elle-même. »

Une appli internet surveille les données enregistrées par la gridBox, notamment les appareils électroménagers qui consomment le plus. Tout surplus provenant de la vente d’électricité au réseau est automatiquement transféré sur un compte bancaire. Selon David Balensiefen, cela dépend de la capacité de l’équipement de chaque maison, mais un client moyen économiserait jusqu’à 30 % sur sa facture annuelle d’électricité.

« Je crois que c’est dans la culture allemande de tout calculer, de se dire qu’on s’achètera des batteries et qu’après dix ans, le coût sera amorti, observe-t-il, mais en ce moment, les gens pensent aussi à l’environnement. La transition vers le renouvelable est très importante pour nos enfants, mais il faut aussi qu’elle soit rentable. »

Dû en partie à la notoriété acquise lors de l’action de protestation contre les réacteurs nucléaires belges, le remplissage du carnet de commandes de gridBoxes avant le lancement du produit à la mi-août, ne déplaît pas à Andreas Booke. Avant même son lancement, environ 150 clients avaient déjà revendu de l’électricité grâce à la gridBox et pour David Balensiefen, c’est un système sans limite. Étant donné que l’Union européenne possède des accords de commerce énergétique transfrontalier, gridX veut étendre son réseau à la France et à l’Italie l’année prochaine, puis par la suite, à l’Espagne et ainsi de suite. Et même si un système de stockage sur batterie n’est pas une condition nécessaire à l’utilisation de la gridBox, la chute des prix des batteries est de bon augure pour gridX.

« Plus le réseau est gros, mieux c’est : c’est mieux pour la transmission d’énergie et c’est mieux pour l’environnement, conclut David Balensiefen. Nous devenons le plus grand fournisseur numérique d’électricité sans accès à de véritables centrales. »

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