Devenir concepteur de produit : comment un médecin passe de la médecine à la conception de chaussures

Par Matt Alderton
- 6 Aoû 2015 - 6 min De Lecture
Le Dr Casey Kerrigan a fondé OESH pour concevoir des chaussures. Avec l’aimable autorisation d’OESHSHOES.com.

Le Dr Casey Kerrigan n’est pas conceptrice de produit. Et pourtant, si.

Ce qui peut sembler contradictoire ne l’est pas, en fait. La conception de produits entre dans une nouvelle ère, où tout le monde pourra exploiter la technologie pour transformer son expertise en idées et ces idées, en inventions : tout le monde peut devenir concepteur de produit.

« Mon propre exemple démontre comment la démocratisation des technologies de conception peut permettre à un médecin, sans expérience aucune en conception, d’améliorer la façon dont les chaussures sont conçues et fabriquées », explique Casey Kerrigan, qui a quitté son poste de professeur à l’université de Virginie il y a six ans, pour créer OESH, une entreprise qui conçoit et fabrique des chaussures « réactives » pour femmes.

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OESH La Vida. Avec l’aimable autorisation d’OESHSHOES.com.

Son parcours professionnel, qui l’a conduit de la science vers la fabrication de chaussures a débuté il y a plus de vingt ans, à l’époque où Casey Kerrigan, étudiante à la faculté de médecine d’Harvard, s’est intéressée à la biomécanique. Ancienne joggeuse, elle a assisté à un cours sur la démarche, la science de la marche et de la course. Elle est devenue obsédée par l’impact des chaussures sur le corps humain. Elle donc étudié le sujet pendant presque dix ans avant de publier un article tout à fait nouveau en 1998, qui établissait pour la première fois un lien entre les chaussures à talons hauts et l’arthrose du genou chez la femme.

« L’arthrose du genou est un gros problème, défend Casey Kerrigan. Elle cause plus de handicaps physiques chez la femme âgée que n’importe quelle autre maladie, mais ne reçoit pas l’attention des autres pathologies mortelles, parce qu’elle est très discrète. Les gens vivent avec, ne font pas d’exercice à cause de la douleur et de la perte de mouvement, ce qui augmente leur risque de maladie cardiovasculaire, d’obésité, de diabète et de dépression. C’est un cercle vicieux. »

Le coupable n’est pas forcément la hauteur ou la taille des talons. La découpe et le rembourrage des semelles ont un impact sur l’amplitude naturelle des mouvements du corps.

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Avec l’aimable autorisation d’OESHSHOES.com.

« Une fois que j’ai eu démontré le lien entre les chaussures à talons hauts et l’arthrose du genou, j’ai poursuivi mes recherches et découvert que ce ne sont pas uniquement les talons hauts qui augmentent anormalement les efforts subis dans les zones où le genou souffre d’arthrose, toutes les chaussures de ville pour femmes, en fait, continue-t-elle. Ses études ultérieures ont révélé que même une banale chaussure de running augmentait de 50 % la charge sur l’articulation. Les gens choisissent des chaussures en fonction du confort du pied, mais je sais que cela a un effet de long terme sur les genoux. C’est ce qui a fini par me convaincre de fabriquer de meilleures chaussures : je voulais sauver les genoux parce que personne d’autre ne s’y intéresse. »

Au bout du compte, ce sont les chaussures et non pas les études qui peuvent protéger les genoux contre l’arthrose. C’est ainsi qu’en 2009, le Dr Kerrigan a créé OESH, dans le but de traduire ses recherches en quelque chose de concret. « La recherche a ses limites, avoue-t-elle. À un moment donné, j’ai décidé que si je voulais changer les choses, je devais me lancer et fabriquer des chaussures. »

Elle a essayé de vendre son idée – des chaussures avec des semelles plates, souples qui soutiennent la biomécanique naturelle du corps – mais les fabricants de chaussures existants étaient plus intéressés par la forme que par la fonction.

« Ils m’ont écouté, mais leurs priorités étaient très différentes des miennes, raconte Casey Kerrigan. Ils s’intéressaient surtout à l’esthétique alors que ma priorité, c’était la santé. »

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Reproduction numérique d’une semelle de chaussure OESH. Avec l’aimable autorisation d’OESHSHOES.com.

Les chaussures de Casey Kerrigan n’ont pas seulement des priorités différentes. Leur composition est également différente : contrairement à la plupart des chaussures, dont les semelles sont fabriquées en plastique élastique (éthylène-acétate de vinyle), les siennes sont constituées d’un matériau composite élastique qu’elle a mis au point. Non seulement ce matériau est unique, mais la structure alvéolaire de la semelle « n’amortit pas » le poids du corps, elle y « réagit » lorsqu’elles sont le plus sollicitées.

« Je ne suis que médecin et chercheur, pas mécanicienne, reprend Casey Kerrigan. Mais j’ai dû apprendre à le devenir parce que mes chaussures ne sont pas du tout ordinaires. Elles sont très différentes de ce qui se fabrique actuellement, non seulement en termes de conception et dans la façon dont elles affectent le corps, mais aussi en termes de processus de fabrication. »

L’industrie de la chaussure ne savait pas quoi faire avec le matériau que le Dr Kerrigan avait mis au point, et personne n’avait les équipements capables d’incorporer ce matériau dans la conception des semelles de cette nouvelle chaussure. Casey Kerrigan a donc créé son propre laboratoire et installé son atelier à Charlottesville, en Virginie, où elle a appris par elle-même la conception, la modélisation et la fabrication grâce à divers outils de conception, notamment Autodesk AutoCAD et pour finir, Autodesk Fusion 360,  qu’elle utilise actuellement pour gérer tout le processus de production, des premières esquisses jusqu’à la fabrication finale.

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Le Dr Casey Kerrigan montre les moules de ses chaussures OESH. Avec l’aimable autorisation d’OESHSHOES.com.

« J’appréhendais l’idée d’apprendre la CAO, mais pour finir, cela s’est avéré très simple et intuitif, raconte-t-elle. Elle se sert du logiciel pour faire fonctionner sa propre découpeuse à jet d’eau et sa fraiseuse, afin de fabriquer ses semelles de chaussures sur place.

Elle a passé environ une année à perfectionner son modèle initial en tâtonnant, puis a commencé de vendre en ligne ses premières chaussures de fabrication maison en 2011. OESH n’a cessé de se développer depuis.

Concernant la conception et la production, elle avoue : « j’ai dû faire des expériences et me débrouiller. Je n’aurais pas pu me passer de la technologie, elle est fondamentale. »

Cette technologie n’a pas seulement transformé Casey Kerrigan en inventrice. Elle a fait d’elle une innovatrice : l’année dernière, elle a commencé à se servir de la CAO pour concevoir et fabriquer une douzaine d’imprimantes 3D capables d’imprimer ses modèles déposés de chaussures. Les premières, une ligne de sandales imprimées en 3D, sortiront cet été, sous le nom d’Athena.

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Sandale Athena imprimée en 3D Avec l’aimable autorisation d’OESHSHOES.com.

« Nous sommes les premiers à vendre une chaussure fonctionnelle imprimée en 3D », annonce Casey Kerrigan, qui à terme, prévoit d’utiliser l’impression 3D pour fabriquer l’empeigne de ses chaussures, qu’elle importe actuellement d’Asie. Elle est fière de constater que le résultat sera une chaussure 100 % fabriquée aux États-Unis – et un jour, peut-être, entièrement sur mesure. « Je pense que les choses vont évoluer dans ce sens : au lieu de faire du moulage par injection de la même pièce un milliard de fois, la technologie va permettre aux fabricants de lancer de nombreux modèles qui répondront à la multiplicité des besoins, explique-t-elle. Non seulement de nombreux modèles, mais aussi de nombreux concepteurs. Peut-être même vous ! »

« Si quelque chose vous tient vraiment à cœur, si selon vous, il faut améliorer un objet ou le concevoir autrement, vous en avez les moyens, conclut Casey Kerrigan. Nul besoin d’expérience en conception, la technologie suffit. »

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