Danse avec les robots : une puissante dynamique entre humains et machines

Par Peter Dorfman
- 30 Jan 2018 - 6 min De Lecture
Dancing with robots in Slave/Master installation
Composé d’images : Micke Tong. Image iiwa, avec l’aimable autorisation de KUKA.

Brooke Roberts-Islam nous fait ses excuses, elle avait promis de nous présenter Rose Alice Larkings, fondatrice, chorégraphe et danseuse principale du London Contemporary Ballet Theatre, mais il y aura un petit contretemps. « Rose sera là d’une minute à l’autre, nous dit-elle. Elle se trouve avec les robots en ce moment. »

Les robots, deux robots industriels LBR iiwa à l’allure de serpents du roboticien KUKA pour être précis, sont ses muses et ses partenaires sur scène.

KUKA LBR iiwa
Deux robots LBR iiwa de KUKA se produisent dans la performance Slave/Master. Avec l’aimable autorisation de KUKA.

Avec Slave/Master, un spectacle provocant de quatre minutes, Rose Alice Rose Larkings propose une chorégraphie pour humains et robots, clef de voûte d’une installation multidimensionnelle au Victoria & Albert Museum de Londres (musée V&A, du 16 au 24 septembre 2017). Brooke Roberts-Islam, codirectrice de Brooke Roberts Innovation Agency (BRIA), l’a mise en place dans le but de bousculer les préjugés habituels sur les relations entre les humains et les robots.

Danse avec les robots, ce sont d’abord Rose Larkings et Merritt Moore qui tentent d’interagir dans une curiosité distante avec leur partenaire robot. Mais rapidement, les choses évoluent. Les humains deviennent plus agressifs et dominants, s’épanouissant dans leur capacité à influencer et à diriger les mouvements du robot. « À la fin, les robots semblent vaincus dans leurs tentatives d’éviter l’agresseur humain, explique Rose Larkings. Ils restent en rupture, ils ne trouvent pas d’harmonie dans la relation. » À un moment, un des robots s’arrête et semble à bout de souffle, exténué de ne pas pouvoir suivre son partenaire humain.

Rose Alice Larkings and Merritt Moore dancing with robots
Rose Alice Larkings (à gauche) et Merritt Moore en pleine action avec les robots KUKA, au Victoria & Albert Museum de Londres. Avec l’aimable autorisation de BRIA.

« Il y a deux couples de robots, chacun avec un danseur humain, explique Brooke Roberts-Islam. L’intensité des interactions va crescendo, mais à mesure que la danse évolue, l’humain est clairement identifié comme l’agresseur véritable. Nous voulons montrer que les relations entre les humains et les robots peuvent être différentes, pas une relation dans laquelle les robots ont le dessus ou constituent une menace. Nous voulons susciter la compassion envers les robots. »

Slave/Master est une déconstruction habile des mythes entourant les relations humains-robots de notre monde industrialisé. Dans la culture populaire, les robots et l’intelligence artificielle sont souvent des entités douées d’autonomie et qui menacent les humains qu’elles rencontrent. Elles reflètent une angoisse liée à l’automatisation, supposée prendre la place des humains dans l’économie occidentale du XXIe siècle. Les auteurs et les réalisateurs de science-fiction ont transposé cette peur dans des récits post-apocalyptiques qui font la part belle à un futur où les robots menacent ou dominent leurs homologues humains.

Dans la réalité, les robots sont plutôt des outils passe-partout, sans grande originalité, peuplant les environnements techniques et les usines, où ils accomplissent leurs tâches aux côtés des humains, sans esclandre. Par exemple, les LBR iiwas (que leurs développeurs allemands prononcent « Evas ») effectuent des tâches quotidiennes telles que de l’assemblage de précision. Le modèle KR-6s qui fait partie du spectacle est une bête de travail industriel.

Pour la musique, BRIA a sollicité Rupert Cross, qui a beaucoup travaillé auprès de réalisateurs et de chorégraphes. La composition très largement électronique est enregistrée, mais Slave/Master incorpore des sons émis par les articulations des robots en mouvement. « À mesure que le mouvement s’accélère, les sons deviennent plus perçants », ajoute Rose Larkings.

BRIA a collaboré avec le roboticien britannique KUKA, Adelphi Automation et SCM Handling afin de programmer les mouvements des robots danseurs et leurs réactions à ceux des danseuses humaines. Mais tout d’abord, BRIA a préparé la chorégraphie initiale des robots, les passages, les formes et les mouvements imaginés par Rose Larkings et les a simulés grâce au logiciel Autodesk PowerMill. « Cela nous a donné la liberté de développer la chorégraphie des robots en studio, dans un premier temps, sans l’intervention des ingénieurs et des robots », explique Brooke Roberts-Islam.

« Une fois les données transférées dans les robots, les ingénieurs et moi-même avons pu modifier, ajouter ou encore soustraire des mouvements, puis ajuster leur vitesse pour suivre le récit et la musique », précise Rose Larkings.

« Les robots ne ressemblent pas vraiment à des humains, mais on peut facilement les considérer comme vivants, explique Katherine Johnson, responsable marketing de KUKA Robotics UK Ltd, fournisseur des robots danseurs. À un moment, le robot Eva qui danse avec Merritt tourne à 360° sur sa base, mais le reste du robot, au-dessus du premier axe, est enroulé et forme un 0. On dirait alors vraiment un cobra. Elle est absolument fascinante. » (Bien sûr, « elle » se réfère au robot, et non à la danseuse humaine. Les ingénieurs qui travaillent avec les robots Eva utilisent le féminin pour les désigner).

Merritt Moore performs in Slave/Master installation
Slave/Master vise à déconstruire la perception que les humains ont habituellement des robots. Avec l’aimable autorisation de BRIA.

Il existe une différence profonde entre les deux modèles de robots qui participent au spectacle. « Eva est conçue pour travailler avec les humains, raconte Katherine Johnson. Si elle entre en contact avec vous, elle aura un mouvement de recul et s’immobilisera quelques secondes. Elle est vraiment collaborative. Les KR-6s sont des robots industriels, conçus pour travailler dans un espace clos. Ils ne sont pas sûrs dans un environnement où transitent des personnes. Nous avons donc cartographié une zone pour Rose avec des capteurs au sol. Si elle s’aventure trop près des robots, les capteurs la détectent et les robots s’immobilisent. »

Dans l’espace où a lieu la performance, le public est invité à traverser un passage entre deux cordes. Les robots font un mètre de hauteur environ et sont posés sur des socles, afin de pouvoir interagir facilement avec les danseuses.

L’expérience est enrichie d’images projetées, qui soulignent leur agitation grandissante. Les formes 3D en évolution sont projetées avec des silhouettes superposées représentant des « souvenirs » d’interactions passées avec les humains, passant d’images qui s’enchaînent dans la quiétude à des formes plus frénétiques et violentes, au plus haut de la gêne des robots. L’imagerie est mise en mouvement par des algorithmes sur-mesure, fournis par l’agence de création numérique londonienne Holition.

Dancing with robots visual backdrop
Les images de fond sont mises en mouvement par des algorithmes sur-mesure. Avec l’aimable autorisation de BRIA.

Slave/Master est joué toutes les heures. Entre les spectacles de danse, les robots effectuent une démo, répétée quatre fois l’heure, afin de montrer leurs capacités industrielles. Slave/Master fait partie du London Design Festival and Digital Design Weekend au musée V&A. L’installation se trouve dans la galerie Raphaël du musée, un vaste espace où se trouvent les « Cartons » du grand maître, à partir desquels ont été tissées les tapisseries de la chapelle Sixtine de Rome, un cadre approprié étant donné que la tapisserie était une technologie de pointe à l’époque de Raphaël.

« J’ai commencé par la danse classique, j’ai travaillé toutes les œuvres traditionnelles, explique Rose Larkings. Une fois que vous avez fait Le lac des cygnes, le répertoire classique peut sembler un peu limité. J’ai eu l’occasion d’écrire avec de nouveaux compositeurs et chorégraphes et j’adore outrepasser les limites. Écrire une chorégraphie pour des machines est une expérience exceptionnelle.

Accès validé !

Merci!

Découvrez le « Future of Making Things »

Abonnez-vous à notre newsletter