CyArk capture la culture et préserve l’histoire face à la menace de l’EIIL en Syrie

Par Jeff Walsh
- 26 Sep 2016 - 6 min De Lecture
Numérisation par scanner laser d’Al-Madrasa al-Jaqmaqiyah (actuel musée de l’épigraphie arabe) à Damas en Syrie. Avec l’aimable autorisation de CyArk/UNESCO.

En 2001, les talibans ont détruit les Bouddhas de Bâmiyân au centre de l’Afghanistan, à grands coups de dynamite, de canons antiaériens et d’artillerie. Après plusieurs semaines de salves intensives, les statues ont totalement disparu.

Ce sont ces événements tragiques qui ont conduit à la fondation de CyArk, une organisation à but non lucratif mettant à profit la technologie pour que les générations futures puissent tout de même avoir accès à ce riche patrimoine culturel. Depuis 2003, ils utilisent la numérisation par scanner laser, la photographie, la photogrammétrie et la capture 3D, qui a déjà permis le recensement d’environ 200 sites dans le monde.

cyark Al-Madrasa al-Jaqmaqiyah
Numérisation par scanner laser d’Al-Madrasa al-Jaqmaqiyah (l’actuel musée de l’épigraphie arabe) à Damas en Syrie. Avec l’aimable autorisation de DGAM/CyArk.

« Sans réel relevé technique ou tridimensionnel, ces monuments afghans disparaissaient pour toujours, explique Elizabeth Lee, directrice générale de CyArk. C’est pourquoi nous avons pris le problème en amont, en numérisant des monuments du monde entier. Ainsi, si quelque chose se passe, nous disposons de toutes les données nécessaires pour envisager une future reconstruction. »

Malheureusement, CyArk ne peut concentrer ses efforts sur la seule capture des sites exposés aux ravages du temps, du climat ou des catastrophes naturelles. Son but est avant tout de préserver, grâce à la numérisation, les monuments menacés d’une destruction imminente : les groupes terroristes actuels, comme l’EIIL, ont donc propulsé les sites syriens au sommet de ses priorités.

« Cette situation accentue bien évidemment l’urgence et définit plus précisément nos objectifs, ajoute Elizabeth Lee. Nous constatons une forte recrudescence des destructions délibérées. Notre organisation a été fondée pour faire face à une destruction volontaire précise, mais au cours des 18 derniers mois, les sites culturels sont devenus des cibles spécifiques, ce qui a ramené notre action au premier plan, et donc l’importance de capturer ces données. »

De plus, la perte de ces constructions historiques n’est pas l’unique objet de l’action de CyArk. « En nous léguant ces œuvres, les générations qui nous précèdent nous transmettent leur vécu et leur vision du monde, et lorsqu’un monument est perdu, c’est ce fil qui nous relie au passé que nous perdons, déplore-t-elle. C’est pourquoi le travail que nous réalisons actuellement, mobilisant notamment des équipes dans les zones de conflit, est plus que jamais d’actualité, car la perte [des sites] s’accélère. »

Numérisation de site en Syrie

Au commencement, CyArk a formé des équipes à Beyrouth, au Liban, afin de les familiariser avec ce type de technologies (notamment les scanners FARO et les logiciels Autodesk d’AutoCAD et Recap 360 Pro) nécessaires à la capture des données d’un site.

« C’est une région plus sûre pour travailler, explique Ross Davison, un responsable de CyArk sur le terrain. Cela leur permet d’engranger toutes les compétences pour accomplir la procédure rapidement. Lorsque nous nous rendons dans des zones à haut risque, des lieux où des conflits ont éclaté, elles sont parfaitement opérationnelles ».

Après la formation, les équipes sont rentrées à Damas, en Syrie, pour commencer leur tâche. Le temps que prend la documentation d’un site dépend de sa taille et de la résolution souhaitée pour la capture, la plupart des sites nécessitant entre un et trois jours, les plus grands pouvant prendre jusqu’à deux semaines. L’avantage de cette technologie, c’est qu’elle peut passer presque inaperçue dans les zones où un conflit a éclaté.

« Vous pouvez envoyer une équipe vraiment réduite et la technologie est si avancée qu’avec seulement deux personnes, l’une avec un appareil photo et l’autre avec un scanner, il est possible de documenter un site entier en quelques jours en passant quasiment inaperçu », ajoute Ross Davison.

Le niveau de risque sur ces sites ne permet pas à CyArk de capturer les données au moyen de technologies autonomes, telles que les drones, car cela attirerait trop l’attention : « les drones sont lourds, ne passent pas inaperçus et il est facile de localiser leur source », précise-t-il.

Gagner du temps à tout prix

CyArk consacre beaucoup de temps à travailler avec les architectes, géomètres, archéologues et professionnels du patrimoine culturel local. Il ne s’agit pas seulement de numériser les sites, mais aussi de donner aux habitants de la région des outils qui leur permettront de préserver leur histoire.

« Très souvent, les organisations travaillent sur place, mais une fois le projet bouclé, emportent toutes les informations et les technologies qui y sont liées, explique Ross Davison. Si vous ne disposez pas sur place de l’infrastructure et du personnel apte à l’employer, votre programme n’aura qu’un effet ponctuel ».

CyArk est une structure à but non lucratif : elle se doit également trouver des moyens financiers durables pour numériser le plus grand nombre de sites possible.

« Les exigences de cette tâche sont sans mesure, explique Elizabeth Lee. La formation que Ross [Davison] a dispensée a triplé en quelques mois, passant d’une équipe de cinq à quinze Syriens. Ils sont si avides de cette technologie et si désireux de se rendre dans ces zones, où des conflits lourds font rage : la préservation de leur culture et de leur patrimoine est d’une importance capitale à leurs yeux. Il s’agit vraiment de gagner du temps à tout prix.

Moment de ravissement

Même lorsque le temps est précieux, ces antiquités et ce qu’elles représentent sont si captivants qu’il est difficile de ne pas résister à la contemplation. Une fois, Ross Davison dirigeait un groupe d’une douzaine de personnes en Arménie, en formation sur la numérisation du monastère, lorsque la splendeur des lieux le saisit.

« Nous nous trouvions dans un monastère qui avait été taillé dans la roche, mais la première heure, j’avais un groupe d’élèves de lycée et je leur montrais notre matériel, raconte-t-il. Je parlais d’exposition, parce qu’à l’intérieur du monastère il y a très peu de lumière, et je regardais autour de moi. C’est seulement là que j’ai réalisé combien c’était magnifique. Il m’a fallu une bonne seconde avant de me reprendre. Chaque fois qu’on va sur le terrain, on est captivé par la beauté de ces lieux. »

Elizabeth Lee explique que les commentaires qu’ils reçoivent sur leur travail et sur la sélection des sites potentiels témoignent de la même impression : « Ces lieux sont chargés de sens. Ce sont de puissants symboles de culture et d’histoire et pour ceux qui cherchent à la réécrire, la propagation de leur discours passe par la destruction de certains monuments. Détenir ces relevés est d’une importance capitale, c’est un moyen de lutter contre la haine et contre la réinterprétation de l’histoire. »

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