Comment faire renaître de ses cendres un classique de la moto

Par Drew Turney
- 30 Oct 2018 - 7 min De Lecture
motorcycle design husqvarna svartpilen 701
KISKA a conçu le modèle de moto Svartpilen 701, à partir de la célèbre Silverpilen 1955 de KTM, propriétaire de Husqvarna Motorcycles. Avec l’aimable autorisation de Schedl R.

Tout employé marketing qui se respecte saura vous dire que le secret d’une vente réside dans la création d’une connexion émotionnelle. Si vous vendez un art de vivre, la quintessence de la mode ou la promesse d’un futur radieux, vous ne vendez pas un produit, vous vendez une émotion.

Comme peu de sociétés de conception de motos, KISKA a parfaitement compris cela, en remettant au goût du jour la célèbre Silverpilen (Flèche argentée). En qualité de concepteur pour KTM (propriétaire de la marque Husqvarna, constructeur de la Silverpilen), KISKA s’est inspiré de l’engin original de 1955 pour créer deux magnifiques modèles, la SVARTPILEN (Flèche noire) et la VITPILEN (Flèche blanche).

Comme l’explique l’ingénieur en chef Craig Dent, le langage commun, c’est l’émotion. « Si les produits que nous développons ne provoquent aucune réaction chez les clients, alors on n’a pas fait notre boulot, avance-t-il depuis le bureau de la société en Autriche. » (KISKA est présente également en Allemagne, aux États-Unis et en Chine et emploie plus de 230 concepteurs.)

Dans un effort de provocation créatrice, Craig Dent et son équipe de concepteurs ont cherché bien au-delà du produit lui-même. Par conséquent, la SVARTPILEN et la VITPILEN sont la représentation matérielle de la richesse du processus de conception qui s’attaque autant à l’expérience dans son ensemble qu’à la marque derrière le produit.

« C’est une seule grande et belle histoire, où tout s’emboîte à la fin, ajoute-t-il. Notre objectif est d’offrir cela à tous nos clients, et pas simplement de lire un brief de projet sur un nouveau produit pour leur collection. Nous sommes trop curieux de leur marque pour cela, et souvent, nous faisons des recherches en profondeur, pour analyser et remettre en question toutes leurs valeurs. »

Faire naître la magie à partir du néant

Comment rester un idéaliste avec des yeux d’enfant lorsque des réalités pratiques ou économiques, telles une échéance qui approche dangereusement ou la précipitation de vouloir réaliser une pièce magnifique qui fonctionne bien, pèsent sur vous ?

« Vous avez parfaitement résumé notre travail au quotidien, ajoute-t-il en revenant sur la difficulté de garder en permanence une position de recul et de distance par rapport au projet en cours. Ma priorité est de m’éloigner le plus possible des contingences qui constituent le projet. Alors même que nos équipes s’affairent sur les détails techniques, on est là pour se demander : est-ce que cela correspond à la vision que nous avons développée pour cette marque ? Les solutions des ingénieurs sont-elles toujours en accord avec l’aspect émotionnel que l’on souhaite provoquer ? Si on s’en tenait à ce que proposent les ingénieurs de KTM, sans chercher plus loin, on perdrait de vue complètement la réaction émotive et on se dirait juste : ‘Bien, c’est la solution la plus simple, fonçons.’ En prenant du recul, on voit mieux les choses. »

motorcycle design silverpilen
Cette VITPILEN 701 (Flèche blanche) est un des deux modèles conçus par KISKA pour réimaginer la Silverpilen 1955 d’Husqvarna. Avec l’aimable autorisation de Mitterbauer H.

Le passé dans le présent

Pourquoi ramener la Silverpilen et pas une autre ? Les années 50 et 60 étaient un âge d’or pour Husqvarna. Après cette époque, la marque est passée entre plusieurs mains, mais aucun de ces propriétaires ne s’est vraiment intéressé à son cas. Mais à l’époque, cette marque, c’était vraiment la classe à l’état pur : elle gagnait des courses de motocross internationales et elle servait de monture à Steve McQueen, démultipliant encore la classe de la star dans le monde.

La motorisation et les formes de l’époque étaient, selon Craig Dent, « d’une beauté simple, épurée. Nous sommes époustouflés par la beauté de la mécanique des produits de cette époque. En la regardant, vous la comprenez tout de suite. Vous savez ce qu’elle a dans le ventre et comment vous pouvez la pousser, c’est fascinant. Dans le monde actuel, il est très facile de tout cacher, d’emballer tout ce qui nous vient des ingénieurs, sous une sorte de masque. C’est dommage. »

Au lieu de cela, KISKA adopte ce qu’il appelle une approche intérieur-extérieur : il inspecte les entrailles de l’engin et propose une architecture qui exprime cette simplicité essentielle. « L’approche honnête et authentique de ces motos a été une profonde source d’inspiration. Nous avons tenté de la reproduire en y associant une modernité à la fois dans l’interprétation, dans l’architecture et dans la manière de donner corps au projet. »

Classique dans l’inspiration et moderne dans son fonctionnement

La méthode de KISKA, dont la réaction émotionnelle est la pierre angulaire, n’est pas simple à appliquer. Mais l’équipe a su trouver les bons outils et techniques pour réaliser la SVARTPILEN et la VITPILEN en gardant cet objectif à l’esprit.

Tout commence par une esquisse sur papier. On dégage de la place sur les bureaux, on annule toutes les réunions, et les écouteurs vissés aux oreilles, les concepteurs ne lèvent plus le nez de leur table pendant trois à quatre semaines. C’est là que la magie opère. Ils sont à la recherche de la bonne formule qui bouscule les émotions, autant auprès des collègues qu’avec le client.

L’étape suivante est la réalisation de ces esquisses en CAO et Craig Dent se voue à Alias d’Autodesk, le logiciel incontournable qui monte les esquisses 2D en vues 3D. Mais pour susciter l’émotion, une image 3D sur un écran plat, même belle, c’est un peu restreint.

motorcycle design Vitpilen 401 Aero
KISKA souhaitait associer la simplicité rétro à une architecture d’avant-garde, comme on le voit ici sur la VITPILEN 401 Aero. Avec l’aimable autorisation de Schedl R.

Puis vient l’usinage 3D pour la création du prototype. Les données collectées dans le logiciel de CAO sont converties en parcours d’outil avec le logiciel FAO de prototypage en argile d’Autodesk. La fraiseuse de KISKA se charge d’exécuter les fichiers de programmation G-codes afin de créer le prototype en argile. Ensuite la maquette en argile est façonnée avec application et les finitions sont si précises que cela devient la maquette de conception définitive pour le lancement de la fabrication.

Ensuite, le prototype grandeur nature est peint dans les couleurs qui conviennent, placé dans la position d’une vraie moto, puis scanné à haute résolution, afin que les données soient réinjectées dans le flux CAO, où les surfaces et les volumes sont recréés exactement selon les spécifications.

La RV intervient aussi dans le processus. Lorsque les données 3D sont injectées dans la réalité virtuelle, l’utilisateur peut attraper, faire tourner, pivoter et examiner le prototype sous toutes les coutures, pour s’approcher le plus possible de la réalité avant l’étape d’usinage.

Pour l’œil non averti, beaucoup de motos aujourd’hui ressemblent à celles qu’on penserait sorties d’un manga (ce qui n’est pas surprenant, car les constructeurs japonais dominent encore largement le marché de la moto). La personnalité des marques est révélée par des couleurs vives, des revêtements plastiques et des composants électroniques.

La conception des nouveaux modèles Husqvarna dénote une volonté de tourner le dos à cette esthétique, point sur lequel Craig Dent nous avoue qu’il pourrait disserter pendant des heures.

« Récemment, de nombreux classiques revisités sont sortis sur le marché de la moto, explique-t-il. Mais Husqvarna s’est toujours posé en pionnier et nous voulions proposer un modèle d’avant-garde, pas seulement une réminiscence du passé. D’autres ont tenté de sortir des motos au design rétro, mais nous voulions dépasser les clichés, être superminimalistes et adopter une approche innovante, mais en gardant toujours cette simplicité qui caractérise les produits d’autrefois. »

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