La métamorphose durable : place à l’architecture réversible et au bâtiment démontable

Par Angus W. Stocking, L.S.
- 20 Mar 2018 - 8 min De Lecture
Circl Pavilion in Amsterdam
Vue intérieure du Circl Pavilion, construit de manière à pouvoir être démonté, au siège social de ABN Amro à Amsterdam. Avec l’aimable autorisation de BAM.

« Les Équations froides », un célèbre récit datant de l’Âge d’or de la science-fiction, nous embarquait à bord d’un vaisseau spatial à destination d’une planète éloignée pour une mission de secours. Selon les calculs de temps de voyage et d’oxygène restant, il était nécessaire d’expulser une jeune passagère clandestine, et l’abandonner à son triste sort dans le vide glacial de l’espace, pour la réussite de la mission. Ce récit a influencé toute une génération d’ingénieurs qui admiraient sa logique implacable et, peut-être plus encore, sa manière de montrer que les ingénieurs sont souvent contraints de prendre des décisions pragmatiques dont des vies peuvent dépendre.

Faisons un saut d’une cinquantaine d’années dans le futur : nombreux sont ceux qui voient la planète Terre transformée en vaisseau spatial aux ressources limitées et sujettes à des calculs stricts. Autrement dit, un vaisseau spatial qui doit être géré correctement afin que tous ses passagers puissent survivre. Cette vision influence plus particulièrement les ingénieurs civils chargés de concevoir les infrastructures et les villes qui engloutissent la majorité des ressources disponibles sur Terre.

« À l’échelle mondiale, les villes consomment 75 % de l’énergie primaire de la planète et sont responsables de 70 % des émissions mondiales de dioxyde de carbone. » — Nitesh Magdani

Selon « Circular Business Models for the Built Environment » (Modèles circulaires d’entreprise pour l’environnement bâti), un rapport de la société de conception et d’ingénierie Arup et du groupe de BTP européen Royal BAM Group, « la construction et l’exploitation de l’environnement bâti consomme 60 % des stocks de matériaux du Royaume-Uni ».

« Ça ne se limite évidemment pas au Royaume-Uni », ajoute Nitesh Magdani, coauteur du rapport et Directeur groupe du développement durable chez BAM. « À l’échelle mondiale, les villes consomment 75 % de l’énergie primaire de la planète et sont responsables de 70 % des émissions mondiales de dioxyde de carbone. Rien qu’en Europe, il nous faudrait l’équivalent de deux ou trois fois la totalité des ressources de la planète pour maintenir notre mode de vie actuel. Beaucoup d’entreprises performantes travaillent sur des modèles circulaires d’entreprise pour des produits de consommation comme les bouteilles de soda, mais cela n’aura aucun impact si les concepteurs et les entrepreneurs ne se mettent pas à construire des bâtiments plus efficients. »

La mise en œuvre des modèles circulaires d’entreprise (MCE), modèles d’activité prenant en compte l’intégralité du cycle de vie d’un produit, ou ici, d’un bâtiment, est essentielle à la réussite de la transition vers l’économie circulaire. Selon la Fondation Ellen MacArthur, l’économie circulaire est « restaurative et régénérative par nature », et « vise à redéfinir les produits et les services de façon à ce que leur conception même permette de se débarrasser du gaspillage tout en minimisant les impacts négatifs. » Pour que l’économie circulaire prenne forme, il nous faut réinventer les systèmes actuels de récupération des matériaux et nous engager vers les sources d’énergie renouvelable. Dans le secteur du bâtiment, comme le préconise le rapport de Nitesh Magdani, les MCE sont essentiels à la conception, à l’utilisation et à la récupération.

Circl Pavilion at ABN Amro
Le Circl Pavilion d’ABN Amro à Amsterdam. Avec l’aimable autorisation de BAM.

La conception circulaire est simple sur le papier mais terriblement difficile à appliquer à des bâtiments. « Nous avons besoin de tellement de données, explique-t-il. Il y a tant à apprendre sur la collecte de données et la valorisation des matériaux de construction après plusieurs années d’utilisation initiale. Dans l’ensemble, le secteur du bâtiment n’a pas pour habitude de collecter ces informations au cours des cycles de vie des édifices et cela pose problème car les matériaux sans informations sont voués au gaspillage. »

Heureusement, il existe une véritable volonté de commencer à collecter ces données et de construire d’une manière qui prolongerait l’utilisation et la valeur des matériaux de construction. En plus des avantages en termes de développement durable, les éventuels gains économiques seraient considérables : selon le rapport, cerner les rendements et les valeurs des matériaux et des projets de construction pourrait ajouter 4 % à l’économie mondiale au cours des 10 prochaines années.

« Nous savons que certains matériaux vont se raréfier et devenir ainsi plus coûteux. Si nous voulons survivre en tant qu’entreprises, nous devons commencer à percevoir les matériaux comme des actifs conservant leur valeur au sein de bâtiments, de systèmes ou de composants, ou encore en tant que matériaux recyclés après un usage initial », ajoute Nitesh Magdani.

Circular House London
La Maison circulaire (Circular House), construite à l’aide de matériaux « empruntés » destinés à être restitués après démontage. Avec l’aimable autorisation de BAM.

Dans le cadre de son travail, Nitesh Magdani s’intéresse à l’application des MEC aux bâtiments sous diverses formes. BAM agit au niveau de la conception, facilite la gestion et les partenariats entre les secteurs public et privé, ce qui la place en première ligne lorsqu’il s’agit de tester la réalité de l’application des principes de la conception circulaire. C’est comme si l’environnement bâti devenait le laboratoire de BAM.

Pour Nitesh Magdani, « les bâtiments ne se prêtent pas à l’expérimentation en raison de leur longue durée de vie. Afin d’accélérer le processus, nous avons fait équipe avec Arup, Frener & Reifer, et The Built Environment Trust pour concevoir et construire une Maison circulaire à Londres, un bâtiment qui sera délibérément démonté après une courte période afin de voir si nous parvenons à réutiliser les matériaux et les composants avec succès. Notre cahier des charges auprès des fabricants précisait que nous souhaitions « emprunter » les matériaux avec l’intention de les leur restituer. Nous nous sommes ainsi lancés dans cette aventure : nous avons réussi à démonter le bâtiment et nous allons réutiliser les matériaux et composants dans d’autres projets afin de mettre le concept à l’épreuve avant de les rendre à leurs fabricants. Nous avons énormément appris. »

BAM a participé à la création d’un autre bâtiment, le pavillon « Circl », au siège social d’ABN Amro à Amsterdam. Il a été spécialement conçu pour un démontage facile, en s’appuyant majoritairement sur des composants démontables et des matériaux réutilisés ou réutilisables. 

Interior of Circular House
Visite à l’intérieur de la Maison circulaire, aujourd’hui démontée. Avec l’aimable autorisation de BAM.

Les changements de propriétaire pourraient cependant être un obstacle à la collecte de données fiables sur un bâtiment. « J’ai conçu de nombreux bâtiments que je pense durables, mais il n’y a aucune garantie qu’ils ne finiront pas à la déchetterie. Le problème vient en partie du fait que les concepteurs ignorent qui sera le propriétaire du bâtiment, ou de l’actif, dans 50 ou 100 ans. C’est frustrant », déplore Nitesh Magdani.

Une solution serait que les concepteurs et promoteurs soient chargés de l’exploitation des installations pour le compte des propriétaires. « Ainsi, la maquette numérique utilisée pour la réalisation serait également utilisée pour l’exploitation et toutes les données concernant l’actif resteraient à jour et seraient disponibles sur place au moment du démontage. Cela valoriserait les propriétaires d’actifs et éviterait que l’industrie ne voie ses actifs que comme des responsabilités. »

Mais les matériaux et accessoires les plus basiques peuvent également avoir de la valeur, si le marché existe. « L’un des projets sur lesquels nous travaillons est destiné à une société d’ingénierie qui ne veut des bureaux que pour les 10 prochaines années et qu’elle louerait à un tarif fixe. Notre offre consistait à réhabiliter un entrepôt existant, avec la possibilité de mettre à profit des matériaux utilisés tels que des chevrons, des cloisons, des conduits, etc. Ça a fonctionné, mais il nous fallait convaincre les investisseurs que leur investissement aurait toujours une valeur suffisante au terme de la période de 10 ans, en cas de démontage du bâtiment. Pour cela, un marché serait d’une aide précieuse » ajoute Nitesh Magdani.

Dans cette perspective, BAM travaille au développement d’un marché en ligne facilitant l’approvisionnement et la revente de composants, de produits et de matériaux de construction. Nitesh Magdani est également convaincu que les sociétés de démolition doivent redéfinir leur rôle à l’égard des matériaux. « Ils sont de véritables mineurs urbains. Lorsqu’ils démontent des bâtiments, ils récupèrent des ressources précieuses qui peuvent être réinjectées dans d’autres bâtiments ou dans des villes. C’est une opportunité formidable », conclut-il.

La mise en œuvre de modèles circulaires d’entreprise dans le BTP va certainement changer la donne, mais ce changement a de fortes chances de profiter à un secteur économique tout entier. Et si la Terre est bel et bien un vaisseau spatial aux ressources limitées, adopter l’économie circulaire pourrait être le meilleur moyen de garder tous ses passagers en vie et confortablement installés.

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