Haïti après la catastrophe : des bâtiments plus résistants et des secours dans la durée

Par Rosa Trieu
- 1 Avr 2017 - 8 min De Lecture
Un chantier haïtien de logements résistant aux catastrophes naturelles, avec l’aimable autorisation de Veerhouse Voda.

Lorsque Brendon Brewster s’est rendu en Haïti après le séisme dévastateur de 2010, d’une magnitude de 7 sur l’échelle de Richter, il a été frappé de constater que certains bâtiments avaient été aplatis comme des crêpes alors que d’autres, tout à côté, ne présentaient aucune égratignure.

« Il est impossible que le tremblement de terre ait été plus fort d’un côté de la rue que de l’autre. Ce phénomène tient à deux choses : la structure et la qualité des matériaux employés », explique le PDG de Veerhouse Voda, une agence qui cherche à construire des bâtiments résistants aux catastrophes naturelles en Haïti, de manière plus rapide qu’avec les méthodes traditionnelles, mais en utilisant moins de matériaux et moins d’énergie.

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Chantier haïtien de constructions résistant aux catastrophes naturelles, avec l’aimable autorisation de Veerhouse Voda.

Haïti pansait encore les blessures causées par le tremblement de terre de 2010, lorsqu’en octobre 2016, l’ouragan Matthew s’est abattu sur l’île, causant de nouvelles destructions. La partie sud, en particulier, a été « détruite à 90 % », selon les responsables de l’aide humanitaire, et une épidémie de choléra y fait des ravages. Provisoirement, plusieurs millions de dollars ont été versés à l’aide humanitaire, mais que se passera-t-il en cas de nouvelle catastrophe ?

Dans les pays en développement comme Haïti, la reconstruction est particulièrement difficile, car la priorité est de subvenir aux premiers besoins de la population après la catastrophe : nourriture, eau potable, soins médicaux et abris temporaires. Gérer la situation post-séisme, comme le manque d’abris permanents et d’électricité, nécessite un programme de reconstruction de l’infrastructure à plus long terme. Malheureusement, l’urgence et le manque de financement font qu’on sacrifie souvent les normes minimums de structure et de qualité des matériaux.

Veerhouse Voda s’est lancé dans cette tâche difficile de reconstruction, avec des moyens à la hauteur en termes de génie structure, de qualité de matériaux et d’économie de coûts. L’agence se sert d’Autodesk 3ds Max, de Revit et d’AutoCAD pour élaborer ses structures et elle a conçu et remodelé des charpentes en acier léger qui s’emboîtent comme des pièces de Lego.

Veerhouse Voda a eu recours à un type de polystyrène expansé, un Styrofoam recyclable et respectueux de l’environnement, pour contreventer les aciers, car il présentait des propriétés isolantes qui permettent d’atténuer les variations de température intérieure. Pour renforcer l’intégrité structurelle, l’agence utilise également un mortier spécial de béton, appliqué sur la face externe du polystyrène.

Les matériaux et les modèles structurels que Brendon Brewster et son équipe utilisent sont conçus pour résister aux ouragans, aux incendies, aux tremblements de terre et aux inondations. Ils espèrent que leurs efforts contribueront à éviter les déplacements de population en cas de catastrophes futures. Compte tenu des effets du changement climatique, il est en effet probable que leur fréquence augmente.

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Vue aérienne de l’Hôpital St Boniface, avec l’aimable autorisation de Terry Sebastian et de BHI.

Un autre aspect crucial de la reconstruction d’Haïti, surtout en ce qui concerne la prévention de catastrophes à venir, concerne le soin des populations touchées, à la fois dans l’urgence et sur le long terme. À cette fin, des organisations à but non lucratif, comme Build Health International (BHI), investissent spécifiquement dans la construction d’équipements de santé de qualité, respectueux de l’environnement et accessibles à tous.

Pour d’autres de ses projets haïtiens, BHI s’est associé à la Fondation St Boniface d’Haïti pour reconstruire et agrandir l’hôpital St Boniface, le seul service de chirurgie générale dans la péninsule sud de l’île. Le projet de modernisation comprenait un nouveau service de chirurgie, un service de lutte contre les maladies infectieuses et un projet de remise en service du réseau public d’eau potable.

« S’il faut pratiquer une césarienne, St Boniface est le seul endroit de la péninsule sud où ce service est disponible en permanence, et cela gratuitement ou à un coût très faible, ce dont la plupart des Haïtiens ont besoin », commente Jim Ansara, le fondateur et PDG de BHI.

L’hôpital n’est pas connecté aux réseaux publics et doit recourir à des groupes electrogènes pour assurer sa climatisation, ce qui lui coûte cinq fois plus cher que par kilowatt-heure que cela ne coûterait à San Francisco ou à Boston.

« Dans un service de chirurgie américain, vous remplaceriez 100 % de l’air vicié par de l’air puisé à l’extérieur et le refroidissement de cet air consomme une quantité d’énergie énorme, explique Jim Ansara. Nous recyclons 90 % de l’air vicié à l’aide d’un filtre THE qui élimine la pollution et les bactéries.»

disaster-resilient buildings 10Power founder/CEO Sandra Kwak and Haitian solar partner Fred Brisson of Greentec SA
Sandra Kwak, fondatrice et PDG de 10Power et son associé de Greentec SA, Fred Brisson, un spécialiste haïtien du solaire, avec l’aimable autorisation de 10Power.

Aux États-Unis, les services hospitaliers multiplient inutilement les générateurs pour assurer le fonctionnement ininterrompu de leurs réseaux : le gaz médical, les unités de CVC, les alarmes incendie et les dispositifs de sécurité. Mais en Haïti, on n’en utilise plusieurs que dans les réseaux qui assurent la survie des patients, ce qui oblige BHI à assouplir la conception de ces réseaux vitaux.

Par exemple, au lieu d’éclairer les lieux en permanence, BHI installe des éclairages LED contrôlés par des capteurs de mouvement afin de réduire la consommation d’électricité. Les équipements de stérilisation possèdent un autoclave qui n’est pas aussi rapide qu’il pourrait l’être, mais qui consomme moins d’électricité.

BHI combine également l’usage de Revit et d’InfraWorks 360 pour simplifier les clauses techniques qu’elle transmet aux ouvriers, qui pour la plupart, sont des Haïtiens possédant une formation professionnelle limitée. Grâce à une vue contextuelle réaliste, la maquette 3D peut montrer aux ouvriers locaux comment réaliser les détails techniques de l’ouvrage. On peut aussi s’en servir pour faire visiter le futur établissement hospitalier aux équipes cliniques, afin qu’elles puissent visualiser le projet et y participer en renseignant les ingénieurs.

« Il n’est pas seulement question de savoir si les gens pourront lire les annotations des plans, précise Jim Ansara, mais aussi de savoir comment. Quand on n’a pas l’habitude de lire, surtout des documents techniques, c’est un exercice très difficile. Nous devons juste adopter une approche différente et accepter que les ouvriers ne puissent pas apprendre nos spécifications par cœur ».

Pour 10Power, une société à but lucratif qui finance les énergies renouvelables sur les marchés des pays en développement comme Haïti, l’impact à long terme est également important. Sandra Kwak, fondatrice et PDG de 10Power, affirme qu’après une catastrophe, la vraie amélioration ne vient pas après les premiers secours. « On oublie souvent la gestion de la situation post-séisme, tout aussi importante, et ce qui fait cruellement défaut après un tremblement de terre : la reprise économique à long terme, rappelle-t-elle. Dans les zones qui ont été touchées par l’ouragan Matthew, c’est primordial parce qu’au fond, il s’agit d’une lente tragédie ».

disaster-resilient buildings 10Power founder/CEO Sandra Kwak and Haitian solar partner Fred Brisson of Greentec SA
Sandra Kwak, fondatrice et PDG de 10Power et son associé de Greentec SA, Fred Brisson, un spécialiste haïtien du solaire, avec l’aimable autorisation de 10Power.

Cette catastrophe a fait moins de morts que le tremblement de terre qui avait tué plus de 100 000 personnes en l’espace de quelques instants, mais elle a laissé plus de 50 000 enfants sans logement et l’insécurité alimentaire qu’elle a engendrée touche 800 000 personnes. En outre, elle a détruit les moyens de subsistance de nombreux agriculteurs, tuant le bétail, dévastant les cultures et anéantissant les récoltes de toute une saison agricole.

10Power participe actuellement au programme Give Power de SolarCity et travaille avec BuildOn pour équiper les bâtiments qui ont survécu à l’ouragan de panneaux solaires. Leurs structures servent également d’abris temporaires aux personnes dont les logements ont été détruits.

Au lendemain du passage de l’ouragan et pour préparer l’avenir, le groupe a récemment lancé la campagne #PowerHaitiCoalition, soutenue par une alliance de partenaires locaux et internationaux qui travaillent à la production d’infrastructures durables et d’énergie propre. Leur but est de faciliter les possibilités d’investissement qui permettent aux collectivités de se développer et d’être mieux préparées.

Pour Sandra Kwac, « ce qui s’est passé est une tragédie terrible, mais c’est une occasion de reconstruire mieux et de façon plus propre, et de développer les énergies renouvelables et l’activité économique de manière durable ».

Veerhouse Voda, BHI et 10Power font partie des programmes Sustainability & Foundation d’Autodesk, et ont été sélectionnés pour le caractère novateur des méthodes de conception et d’ingénierie qu’ils emploient pour résoudre les défis les plus urgents de la planète.

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