Entre Byzance et l’Eldorado : ce que les architectes peuvent apprendre de l’architecture navale et des superyachts

Par Jeff Link
- 7 Jun 2016 - 7 min De Lecture
Madame Gu, yacht primé, conçu par Andrew Winch et construit par Feadship. Avec l’aimable autorisation Jeff Brown.

Le lancement du dernier né de la gamme Unique Circle Yachts de chez Zaha Hahid, un yacht de 128 mètres au galbe épuré, révèle une tendance incontestable : de plus en plus d’architectes travaillent à la conception de superyachts.

Avec la bonne formule, il est possible de gagner beaucoup d’argent dans l’architecture navale. En 2016, 87 ventes de navires ont animé le secteur élitiste du superyacht, du Mia à 650 000 dollars de Broward au luxueux paquebot de croisière Something Cool de Hakvoort’s, avoisinant les 60 millions de dollars.

Les difficultés inhérentes à la conception d’un immeuble ou à celle d’un navire peuvent varier, mais un point reste essentiel : sur l’eau, tout bouge. Est-ce si difficile pour les architectes de franchir le pas ? Tant qu’ils peuvent travailler avec des clients abonnés à l’ISF, tout est envisageable.

Demandez à Andrew Winch de Winch Design, qui est entré au Top 50 des designers de Boat Magazine. Il vous dira que les superyachts sont conçus surtout en gardant à l’esprit un certain art de vivre. La timonerie, le bastingage, l’aménagement et même l’interrupteur de la lampe de chevet sont tous élaborés avec une perfection diabolique, afin de combler les acheteurs assez fortunés pour en faire l’acquisition.

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Madame Gu, yacht conçu par Andrew Winch et construit par Feadship. Avec l’aimable autorisation Jeff Brown.

Andrew Winch s’est lancé dans la construction navale il y a plus de 30 ans. Son agence compte aujourd’hui quatre services et son bureau principal se trouve dans une ancienne caserne de pompiers du début du XIXe à l’ouest de Londres, dans la fraîcheur des rives de la Tamise. Il y a plus de dix ans, son agence de 70 employés a diversifié son activité de conception de yachts en se lançant dans des projets architecturaux haut de gamme tels que le yacht-club du Monténégro, des maisons de haute couture londoniennes et la conception d’avions privés pour Boeing et Airbus.

Au fond, explique Andrew Winch, la conception d’un yacht, qu’il réalise avec AutoCAD d’Autodesk, n’est pas si différente de celle d’un avion ou d’un immeuble. Elle implique notamment de penser en trois dimensions, une compétence qu’il a acquise dès le début de ses études au Kingston College. Équilibre, forme et proportions, ajoute-t-il, s’appliquent de manière identique à la conception d’un jet, d’une coque de bateau ou d’une poignée de porte. « Je me délecte de ma profonde dyslexie et de ma capacité à l’abstraction, explique-t-il. Mon talent pour la visualisation me permet de voir l’espace et la plastique du projet. »

L’Equanimity, le luxueux bâtiment de 92 mètres qu’il a conçu, a effectué la traversée de l’Atlantique au départ de Cannes. Le wengé, le bambou, la feuille d’or et le marbre comptent parmi les matériaux de luxe présents sur le superyacht. Le spa et le beach club qu’il abrite, selon un récent communiqué de presse, « sont vraiment exceptionnels, avec sauna, hammam, douches sensorielles, bassins d’immersion et salon de beauté complet ». Et comme si ce n’était pas suffisant, il possède aussi une salle de sport, un studio de Pilates ainsi qu’une hélisurface homologuée. Vous voyez le topo.

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Phoenix2, yacht conçu par Andrew Winch et construit par Lürssen Shipyards. Avec l’aimable autorisation de Klaus Jordan.

Il convient de ne négliger ni la logistique ni la gestion internationale du projet. Pour le Project Omar de Lürssen, de 158 mètres, photographié en mer du Nord et censé être le superyacht le plus imposant de sa catégorie, Winch Design a pris en charge l’aménagement intérieur, une tâche monumentale : « C’est notre projet le plus compliqué et le plus exigeant jusqu’à présent, en raison de sa taille, constate Andrew Winch. Pour assurer le bon déroulement d’un projet d’une telle envergure, nous avons dû changer de locaux. Nous avons six personnes en Allemagne qui s’occupent de l’ameublement : 450 bureaux uniques, des tables, des tables basses et des créations artistiques provenant de fournisseurs du monde entier. »

Mais noblesse et puissance ne sont pas l’apanage du plus grand nombre. Le designer suisse Timon Sager, de Timon Sager Design, précise que ses vaisseaux, qui rappellent la conquête de l’espace, s’inspirent autant de l’élément aquatique que des films futuristes : « Dans les années 1970, les designers s’inspiraient des bandes dessinées de SF, dont nous avons hérité des pièces incontournables comme les ailerons de voitures. Aujourd’hui les produits du design qui représentent le progrès technique, comme les motifs en nid d’abeille ou les bandes à LED lumineuses, exercent une influence importante sur la forme. Ils sont un legs de la littérature et du cinéma. »

Cette influence est évidente sur son œuvre le Nimue 490, un day-cruiser de 15 mètres basé sur le concept Protei (un bateau sans pilote à coque articulée) de Cesar Harada. L’engin évoque un violon électrique ou un navire furtif, à tel point qu’on s’attendrait presque à y trouver Batman aux commandes. Le pare-brise transparent se prolonge vers la poupe, ajoutant une note VIP à un espace pouvant accueillir huit passagers.

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Nimue 490, un projet de hors-bord de luxe. Avec l’aimable autorisation de Timon Sager.

Mais même pour un futuriste, les questions pratiques de navigation, comme les effets de l’eau, ne sont pas à négliger. La forme de Bairim, son yacht dacryoïde « sans résistance », découle de la fonction : sa coque coupe les vagues avec un effort de traînée minimal. « La résistance de l’eau, les vagues et les dangers de la mer en général sont une contrainte majeure, justifie Timon Sager. Tout l’intérieur est perpétuellement en mouvement ». Pour la vue et la perspective, c’est un point important. C’est pourquoi Sager se sert d’Oculus Rift pour les essais de ses projets, dessinés avec Sketchbook et Alias d’Autodesk, en réalité virtuelle. Malgré les nombreuses sollicitations — on s’arrache ces créations — ces projets restent en gestation.

De son côté, l’infatigable Phil Pauley, à la tête de Pauley Interactive Software Specialists, une agence anglaise qui possède une équipe créative spécialisée en logiciels et en technologie, s’essaye lui aussi aux superyachts. « J’en ai imaginé un dont l’idée centrale était un pont apte à accueillir de grandes réceptions, raconte ce designer industriel, architecte et concepteur technologique. Le yacht est le signe ostentatoire de richesse par excellence. Pourtant, ses propriétaires ne peuvent convier qu’un nombre réduit de personnes à bord en même temps ».

Le résultat, ce sont les Cruiser concept series, un ensemble de quatre bateaux convertibles, le Yacht Cruiser, le Sub Cruiser, le Fly Cruiser et le Power Cruiser, qui peuvent accueillir une réception, décoller de la surface ou passer incognito.

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Bateaux conceptuels de Cruiser series. Avec l’aimable autorisation de Phil Pauley.

Mais pour Phil Pauley, lauréat en 2014 du concours américain Green Good Design pour l’élaboration du premier habitat sous-marin autosuffisant au monde, dessiner des superyachts n’est pas une fin en soi. D’autres projets architecturaux ont su éveiller une passion plus intense chez lui. « Je pense que la conception de yacht évolue dans un cadre limité, raison pour laquelle je n’ai pas poursuivi mes recherches dans ce domaine » explique-t-il.

Le secret de la réussite fulgurante de Winch Design, vainqueur dans la catégorie du Meilleur aménagement intérieur pour Al Mirqab aux World Superyacht Awards en 2009 et des Showboats Design Award et World Superyacht Awards pour Madame Gu en 2014, est de rester à l’écoute de ses clients en traduisant leurs idéaux dans un degré percutant de précision.

« Vous n’atteindrez jamais votre cible si vous ne la connaissez pas, martèle Andrew Winch. Le temps, denrée si précieuse pour ceux passent leur temps à prendre des décisions, est l’impératif des plus fortunés de ce monde. Poser des questions claires et précises est la garantie d’un projet efficace et rentable. »

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